Rencontre avec Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018 à l’IFE

21-02-2019 03:02 PM


Dans le cadre de l’année culturelle France Égypte 2019, l’Institut français d’Égypte a organisé une rencontre exceptionnelle avec Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018, le 17 février à Mounira et le lendemain à Alexandrie. La rencontre avec Nicolas Mathieu a ouvert un nouveau cycle proposé par l’IFE, consacré à l’actualité des livres et des traductions en France et en Égypte.

Nicolas Mathieu a reçu le plus prestigieux des prix littéraires du monde francophone pour « Leurs enfants après eux» (Actes Sud), fresque politique et sociale, un roman d’apprentissage sur l’adolescence, qu’il a exposé en Egypte. C’est ainsi une occasion de vous présenter cette œuvre.

Après Aux animaux la guerre, son premier roman adapté cette année en série télé, Nicolas Mathieu occupe le devant de la scène de cette rentrée. À Heillange et ses hauts-fourneaux fermés, il nous raconte des vies minuscules pleines d’un espoir majuscule.
Cette chanson de Diane Tell rapidement évoquée dans ce livre pourrait peut-être en être l’esquisse. Lorsqu’on a 14 ans et que l’on vit dans une région sinistrée par la désindustrialisation, on rêve d’un ailleurs différent. Entre le corps qui se transforme et les premiers émois à la vue d’une goutte de sueur s’écoulant entre deux seins, ou en piquant une barque pour aller voir plus loin, c’est comme découvrir une nouvelle contrée. C’est l’aventure qui commence.
Anthony ne veut pas de la vie qui l’attend : « licencié, divorcé, cocu ou cancéreux ». Dans son monde, « Les hommes parlaient peu et mouraient tôt ». C’est élevé dans ce milieu, « sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peine agglomérées », qu’il ambitionne d’être quelqu’un d’autre, ne plus vivre sa vie à moitié, prisonnier de rouages qu’il ne maîtrisera jamais. Il veut exister. Et, pour ça, il ne voit qu’une solution : « foutre le camp » !
Une écriture à fleur de peau. Nicolas Mathieu met en scène Anthony, Hacine, Stéphanie, Hélène, Patrick et tous les autres par les descriptions charnelles de leurs sensations, de leurs émotions. Le contexte est introduit culturellement par de nombreuses évocations d’objets ou de sujets typiques des années 90, et socialement, avec un portrait d’une ville imaginaire détaillée entre petits-bourgeois, familles populaires et « cassos ».
L’action se déroule sur quatre étés : 1992, 1994, 1996, 1998. Et quatre chansons : Smells Like Teen Spirit, You Could Be Mine, La Fièvre et I Will Survive. Toute une époque restituée. Une écriture à fleur de cœur. L’auteur replonge dans la jeunesse, avec des frissons dans le corps, de ceux qui ont vécu cette période. Mais Leurs enfants après eux n’est pas seulement un roman d’initiation ou générationnel. Nicolas Mathieu connaît l’art d’émouvoir mais aussi celui de dépasser les clivages.
Être raisonnable, c’est ce que toute leur vie leur enjoint de faire : leurs familles résignées, les formations sans débouchés, les administrations donneuses de leçons ou les emplois abrutissants. Se taire, ne pas faire de vague, accepter sa condition. Mais à 14, 16, 18 ou 20 ans, on n’a pas l’âge d’accepter une « vie à peu près », une « vie peinarde et modérément heureuse », et se satisfaire « de salaires décents et d’augmentations raisonnables ».
Fuir, partir, tout quitter, tout sauf cette « vie réduite et anesthésiée ». Et en attendant le grand soir, avant le « pincement des petits matins blêmes », s’oublier dans la drogue ou l’alcool, s’occuper avec des menus larcins ou construire des trafics interdits mais remplis d’espoir, se griser de vitesse sur un vélo, une mobylette ou une moto. Courir, s’échapper. Et aimer, s’enivrer d’amour à en crever. Si comme dans la chanson de Diane Tell, être un homme, c’est être romantique, Anthony l’est, le problème est que la vie ne l’est pas avec lui…
« Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu ; il ne restait plus qu’à faire du bruit ». Ce serait donc ça être un homme ? Se contenter, se résigner, accepter sa condition ?
« Moi, si j’étais un homme, je serais capitaine ». Anthony, Hacine ou Stéphanie sont tous dans le même bateau. Un bateau « vert et blanc », comme dans la chanson. Deviendront-ils capitaines de leurs navires, maîtres de leurs existences ? Pourront-ils s’arracher aux affres de la reproduction sociale et du conditionnement culturel qui les étreignent et les empêchent de mener une vie libre ?
À l’aide de personnages attachants et puissamment romanesques, Nicolas Mathieu nous offre une superbe ode à la liberté et une farouche dénonciation de l’injustice sociale. Bouleversant et passionnant, ce roman est à lire avec tout l’idéal d’absolu qui le caractérise, impérativement !

Nicolas Mathieu retrouve sa biographie dans ce roman. Bac littéraire, licence d’histoire à Nancy, maîtrise de cinéma à Metz, licence d’histoire de l’art à la Sorbonne, le jeune homme est parvenu jusqu’à Paris avec l’idée de devenir journaliste, critique de cinéma à la Serge Daney et écrivain. Il était d’une incroyable candeur, il avait 40 ans de retard en matière de stratégie universitaire ! Dans sa famille personne n’avait pu le conseiller sur les meilleures filières pour trouver un emploi, la prépa, les grandes écoles. Il est allé à l’université pour faire ses humanités, pour apprendre ce qu’en général, dans les milieux bourgeois, on reçoit par capillarité. Le résultat est qu’il « rame » longtemps, petits boulots dans une « boîte d’audiovisuel », séjour à Bristol pour apprendre l’anglais, travail précaire sur quelques projets de cinéma.

Jusqu’au moment où il est embauché par une société spécialisée dans le reporting et se retrouve, entre 2005 et 2008, à faire le greffier de réunions de comités d’entreprises dans des contextes difficiles, liquidations ou plans sociaux. C’était un formidable poste d’observation, une position analogue à celle de l’auteur. Il y avait une dramaturgie intense au cours de ces réunions, le plus souvent des directions qui voulaient licencier et des ouvriers qui résistaient. Il assistait à une sorte de théâtre cruel, avec ses codes, et sa langue, les “impacter”, les “implémenter”, les “je prends note”. Ce job l’occupe trois semaines sur quatre. La quatrième, il tente d’écrire un livre. Ce sera « Aux animaux la guerre ».

Ce livre prendra la forme du roman noir parce que Nicolas Mathieu a « dévoré »Manchette, l’initiateur du néo-polar français. Grâce à l’auteur de « La position du tireur couché”, il va surmonter ses complexes sociaux par rapport à l’écriture, la littérature de genre permettant une entrée plus discrète dans un milieu qui lui était alors étranger.

Le roman ne fait pas un flop. Il bénéficie même d’une forte réception critique, se vend bien, fait l’objet d’une réédition en poche. Et d’une adaptation pour la télévision. Nicolas Mathieu travaille sur le scénario avec le réalisateur Alain Tasma. Six épisodes d’une heure diffusés en novembre dernier sur France 3.

A noter que le prix Goncourt, créé pour récompenser chaque année « le meilleur ouvrage d’imagination en prose, paru dans l’année » est attribué presque exclusivement à un roman.

L’Académie Goncourt est une société littéraire créée par testament par l’écrivain Edmond de Goncourt (1822-1896), en mémoire de son frère Jules et en réaction au conservatisme de l’Académie Française. Elle décerne chaque année depuis 1903 le plus renommé des prix littéraires français, le Prix Goncourt, qui récompense une œuvre de fiction en langue française. Selon les dispositions testamentaires, la société devait à l’origine assurer à vie l’existence matérielle de dix écrivains. En contrepartie de leur rente, ces derniers avaient pour mission de désigner chaque année l’heureux bénéficiaire d’un prix littéraire doté à l’époque de 5.000 francs.

Extrait du testament fondateur d’Edmond de Goncourt: “Je nomme pour exécuteur testamentaire mon ami Alphonse Daudet, à la charge pour lui de constituer dans l’année de mon décès, à perpétuité, une société littéraire dont la fondation a été, tout le temps de notre vie d’hommes de lettres, la pensée de mon frère et la mienne, et qui a pour objet la création d’un prix de 5.000 francs destiné à un ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année, d’une rente annuelle de 6.000 francs au profit de chacun des membres de la société.” Ce testament fut contesté par les héritiers mais la jeune Société littéraire des Goncourt (nom transformé plus tard en Académie Goncourt), fondée et présidée par Alphonse Daudet et défendue par Raymond Poincarré, eut gain de cause devant la Justice en 1900.

Seuls les auteurs de langue française, cooptés par les autres membres de l’Académie, peuvent y entrer lorsqu’il y a décès ou démission de l’un d’entre eux. Chaque membre, aujourd’hui bénévole mais toujours désigné à vie, dispose d’un couvert au restaurant Drouant (Place Gaillon, Paris). L’assemblée y déjeune le premier mardi de chaque mois afin de sélectionner le lauréat du Prix Goncourt qui est proclamé généralement début novembre. En 2007, l’Académie est composée de: Edmonde Charles-Roux (présidente du jury, membre depuis 1983), Daniel Boulanger (depuis 1983), Françoise Chandernagor (depuis 1994), Didier Decoin (depuis 1994), Françoise Mallet-Joris (depuis 1970), François Nourissier (depuis 1977), Bernard Pivot (depuis 2004), Robert Sabatier (depuis 1971), Jorge Semprun (depuis 1996) et Michel Tournier (depuis 1972). En marge du prix Goncourt, l’Académie décerne en outre les bourses Goncourt de la poésie, de la nouvelle, de la biographie, de la jeunesse et du premier roman.

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