Décès de la romancière et féministe libanaise Emily Nasrallah

17-03-2018 07:05 PM


Emily Nasrallah, célèbre romancière libanaise et militante pour les droits des femmes, est décédée mercredi à l’âge de 87 ans, elle s’en est allée à la pointe des pieds, la plume toujours à proximité de la main. Emily Nasrallah est de ces êtres faits de grâce, de labeur et de politesse exquise. Son premier roman, publié en 1962, « Toyour ayloul » (Oiseaux de septembre), l’a propulsée au firmament des lettres arabes. Aujourd’hui, les écoliers la retrouvent dans leur manuel de littérature…

Elle aimait beaucoup son grand appartement à Ain el-Tiné, au cœur de Verdun, mais Emily Nasrallah aimait aussi son village natal de Kfeir, au Liban-Sud, et dans tous ces voyages pendant lesquels elle présentait ses livres, elle défendait les droits de la femme, s’entretenait des aléas de l’émigration, dénonçait l’absurdité de la guerre et évoquait, en toute simplicité mais avec enthousiasme, les vertus familiales et la vie rurale au Liban.
Sujets et thèmes qui reviendront en boucle dans les pages de ses très nombreux livres (romans, récits, essais, poésie, contes) écrits au cours d’une carrière de plus d’un demi-siècle de combat et de souffle. Quelques jours avant sa mort, elle publiait « Al-Zaman al-Jamil » (la belle époque) chez Hachette.

A une époque où l’écrit sur papier semble sérieusement menacé et où triomphent à outrance l’audio-visuel, le numérique et l’électronique, Emily Nasrallah, sans être une incurable nostalgique, appartient à un temps qui s’efface lentement tel un lavis estompé…
Voix douce et presque fluette, accent arabe marqué, silhouette toujours fine et prévenance touchante, diplômée de l’AUB en littérature (déjà la littérature était sa grande affaire !), Emily Nasrallah fit ses premières armes en tant que journaliste au « As-Sayad ».
Si dans sa prime jeunesse elle a piqué les livres de la bibliothèque de son collège à Choueifate pour satisfaire sa boulimie de lecture et sa soif de connaissance, à la fin de sa vie, inondée et débordée par les livres dont elle s’entourait sans jamais s’en lasser, elle a offert en toute générosité ses manuscrits à l’Université Saint-Joseph !
Figure de proue de toute une génération, elle a connu d’innombrables combats et batailles. Les plus redoutables restent peut-être ceux qu’il lui a fallu livrer à la page blanche. La plupart des écrivains de race vous le diront ! Pour cette femme de lettres au verbe percutant et incantatoire, alliant justesse de ton, analyse subtile et grain de poésie, les mots ont pris le pouvoir et le pouvoir s’est transformé en écriture. Puissance des mots en une voix de femme, sans affectation ni sophistication.
Voix limpide, ferme, émouvante, déterminée, indomptable. Dans les limites toujours de la bienséance pour revendiquer la liberté, la dignité, l’amour dans tous ses états constructeurs. Sans insolence, sans anathème, sans imprécation, sans cacophonie, sans impudeur… Avec tact, élégance et acuité, elle revendique ses droits et défend la cause sacrée de créer, d’être libre de ses choix. Sans jamais frôler la provocation ou le scandale. Un dosage adroit et savant pour des propos toujours mesurés et efficaces.
« Pour une paysanne qui écrit », comme elle l’avait dit autrefois avec humour pour parler de ses origines terriennes, Emily Nasrallah est allée jusqu’au bout d’un chemin littéraire exceptionnel où elle a accumulé reconnaissances, récompenses et lauriers. A son actif, plus d’une trentaine d’ouvrages. Son œuvre a été couronnée d’une série de prix dont le prix Gebran Khalil Gebran, le prix Saïd Akl, celui des amis du Livre. Son premier roman “les Oiseaux de septembre”, publié en 1962, a obtenu trois prix littéraires. Actuellement, l’Unesco a le projet de publier le classique « Oiseaux de septembre » en écriture braille !
Ses livres ont été traduits de l’arabe vers l’anglais et le français.

En février dernier, l’État libanais, en guise d’appréciation de son œuvre, lui avait remis les insignes de Commandeur de l’Ordre du Cèdre. Témoin de son temps, d’une société rurale un peu fin de siècle mais quand même rattrapée par l’ère industrielle et d’une capitale véritable hydre moderne difficile à terrasser, Emily Nasrallah a bâti une œuvre entre humanisme bienveillant et langue non ciselée, accessible et proche du cœur par le romantisme et la poésie qui s’en dégagent.
Jeune fille, épouse, mère, grand-mère, Emily Nasrallah a exploré, avec élégance et classe, toutes les zones et facettes de la féminité et du pouvoir culturel nourricier du second sexe. Pour en tirer des accents de liberté et d’affranchissement, surtout quand elle rappelle qu’il y eut un temps où l’on interdisait à la femme l’architecture et la médecine… Aujourd’hui, cela peut sembler bien désuet ou lointain, mais à l’époque c’était un affrontement !
Pour celle qu’on compare à l’écrivaine américaine Pearl Buck, l’écriture aura été « une fièvre intérieure », source de joie et d’élévation. Comme conseils aux apprentis de la plume, Emily Nasrallah avait dit qu’il faut écrire… écrire… écrire… Seule la persévérance compte. Il faut de la patience pour acquérir une maturité. Et il ne faut pas l’oublier, lire doit rimer avec plaisir.
Une leçon de sagesse, d’endurance et de modestie d’une grande dame dont le rayonnement rejaillit sur le Liban et le monde arabe.

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