La guérison de l’aveugle de naissance avec le Greco

03-04-2023 07:58 PM


Ce dimanche, nous lisons dans l’Évangile (Jean 9, 1-41) la guérison de l’aveugle de naissance. En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : “Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? ” Jésus répondit: “Ni lui ni ses parents. Mais c’est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui ! Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux oeuvres de Celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.” Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ; et il lui dit : “Va te laver à la piscine de Siloé”, ce qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

Le Miracle du Christ guérissant l’aveugle, du peintre Le Greco illustre remarquablement l’Évangile selon saint Jean que l’Église nous donne à méditer en ce dimanche de Carême.

Domeníkos Theotokópoulos, appelé Le Greco, est né en Crète en 1541. D’abord modeste peintre d’icônes grecques, il rejoint en 1566 l’atelier de Titien (maître de la peinture vénitienne du XVIème siècle) à Venise. Installé à Rome en 1570, il y subit l’influence des maniéristes et obtient, grâce à un prêtre espagnol, des commandes pour la cathédrale de Tolède (siège de l’archevêque de Tolède qui possède le titre de primat d’Espagne), où il réside dès 1580. Les commandes affluent dans son important atelier, véritable petite usine où ses assistants réalisent les toiles d’après des prototypes. Célébrissime pendant sa vie, la peinture de cet artiste hors norme ne correspondait pourtant pas aux attentes de l’époque. Il meurt à Tolède en 1614, et fut oublié pendant trois siècles, jusqu’en 1900.

Le Miracle du Christ guérissant l’aveugle, daté de 1570, dont il existe trois versions, est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. Il appartient à la période plus maniériste du peintre, qui précède les grandes toiles aux fonds dramatiques sur lesquels des formes à l’élongation exacerbée claquent dans des couleurs pures. Il illustre remarquablement l’Évangile selon saint Jean que l’Église nous donne à méditer en ce dimanche de Carême. Matthieu, qui relate également l’épisode, l’insère dans celui des marchands chassés du Temple: Des aveugles et des boiteux s’approchèrent de lui dans le Temple, et il les guérit: la source du Greco est sans doute matthéenne et permet de nous faire entrer dans la compréhension de la composition, agitée et complexe.

Sous un ciel chargé de nuages, deux groupes de personnages s’opposent au premier plan d’une vaste composition d’architectures et de colonnades qui entraînent le regard vers une lointaine perspective. Toute l’importance est donnée à la maison du Père, lieu central de l’épisode. À gauche, le Christ guérissant un aveugle, à droite, les scribes et sacrificateurs du Temple indignés par cette action.

Le Temple, dans sa construction, présentait une série de barrières: dehors le parvis des païens, des non juifs, à bonne distance les femmes, puis les Juifs, puis le Saint des Saints, inaccessible. Au moment de la grande affluence pascale, Jésus vient d’expulser les marchands de la cour extérieure du Temple, la cour des païens, réservée à la prière des étrangers. Cela crée un passage d’entrée pour les pauvres, représenté par ce grand espace libre derrière le Christ. Ainsi aveugles et boiteux ont la hardiesse de s’approcher. Jésus les guérit.

Depuis le roi David, cet acte est une infraction au règlement. Or Jésus, qui vient d’être proclamé «fils de David» par la foule, ne respecte pas cette tradition. Les sacrificateurs sont indignés car ils ont l’impression que Jésus se prend pour plus grand que le roi David. En réalité, Jésus a chassé les marchands du Temple pour l’occuper autrement. Il y ouvre un chemin de rédemption pour tous les peuples.

Il n’y a pas d’exclus dans la maison du Père. Par son geste, Jésus montre ce que doit être le Temple: un lieu d’accueil non pas réservé aux «grands» mais offert aussi aux nécessiteux. Ainsi, comme le peint Le Greco, les femmes et les étrangers du premier plan peuvent-ils pénétrer sur le parvis, et mieux, s’approcher du Christ, nouveau Temple. Il affirme par ce geste que son royaume sera établi non par des grands, mais par l’accueil des tout-petits. La citation du psaume 8 dans la suite de la séquence biblique le confirme: De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter une louange. C’est pourquoi l’homme d’aujourd’hui, comme l’aveugle d’autrefois, peut s’approcher avec confiance du trône de la grâce.

Cette vocation du Christ éclaire la manière dont nous-mêmes, son peuple, devons occuper l’Église: nous sommes appelés à rester petits, à faire bon accueil aux plus petits, à nous mettre à leur service, à l’image du Christ de miséricorde.

En cette semaine de notre pèlerinage de Carême, nous sommes invités à nous mettre dans les sandales de l’homme né aveugle. Les disciples l’ont vu comme l’objet d’une discussion théologique : quelque chose n’allait manifestement pas, et leur réaction a été de chercher qui devait être blâmé. Est-ce l’homme ou ses parents ? Or, comment un enfant né aveugle pourrait-il être plus coupable que les autres enfants nés ce jour-là ? C’était donc les parents ! Et voilà ! Le problème est résolu !

Jésus ne veut rien savoir de tout cela. N’étant pas du genre à théoriser sur la pauvreté des autres, il répond au besoin de l’homme. En modelant la matière à partir de laquelle Dieu avait créé la Terre, il a recouvert les yeux inutiles de l’homme.

Dans le récit de Jean, l’aveugle n’a rien demandé à Jésus. Cela suggère qu’il n’en savait pas assez pour demander ce qu’il n’avait pas. Au lieu de cela, Jésus a entamé une relation avec lui et lui a enduit les yeux d’un mélange d’argile et de salive : la terre et sa propre essence. Cette combinaison du ciel et de la terre avait un pouvoir de guérison.

Lorsque les gens interrogèrent l’ex-aveugle sur ce qui s’était passé, il déclara : “L’homme appelé Jésus a fait de l’argile et a oint mes yeux”. Remarquez le choix des mots ! Faire de l’argile, ce n’est pas grand-chose – tous les enfants savent le faire. Mais Jésus a fait quelque chose de différent. Il a symboliquement reconstitué l’œuvre créatrice de Dieu en façonnant des êtres humains à partir de l’argile de la terre et l’a utilisée pour réparer la vision de l’homme. En outre, l’homme qui voyait a dit : “Il a oint mes yeux”.

Le mot grec pour oint est epichrio ; il vient de la même racine que les mots chrisme et Christ. Nous pourrions dire que l’homme né aveugle a dit que Jésus avait christifié ses yeux.

Cela nous amène à la question clé de l’Évangile de cette semaine : qu’est-ce que cela signifierait de permettre à nos yeux d’être christifiés ? Jésus de Nazareth ne marche plus dans nos rues. Mais nous croyons en sa promesse de rester avec nous jusqu’à la fin des temps. Comment pourrait-il nous tendre la main pour oindre nos yeux, pour christifier notre vision ?

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