50ème anniversaire de la disparition du doyen de la littérature arabe

26-11-2023 08:04 AM


Taha Hussein romancier, essayiste et critique littéraire égyptien, surnommé «doyen de la littérature arabe», fut l’un des plus importants penseurs arabes du XXe siècle. Modèle de détermination et de succès, il fut le premier Egyptien à obtenir son doctorat de la France. Il s’éteignit le 28 octobre 1973. Cette année, l’Egypte célèbre le 50ème anniversaire de la disparition de l’éminent écrivain qui a enrichi la littérature arabe par de nombreuses œuvres.

Ṭaha Hussein était entouré principalement de l’amour de sa famille, de ses écrits. Cet homme qui se protégeait probablement du monde extérieur, est parvenu à toucher l’esprit de ses interlocuteurs au-delà de la mer, notamment celui de célèbres écrivains français tels que Gide, Duhamel, ou encore Jules Romains. D’autres se réunissaient dans son appartement: des égyptologues, des théologiens musulmans et chrétiens.

Des hommages émouvants ont été rendus à cet immense écrivain, tant au cours de sa vie qu’après son décès, notamment celui de Jean Cocteau : « Ṭaha Ḥussein est à l’index. Il est aveugle. Il voit plus loin qu’il n’est permis de voir en Égypte. C’est une âme inflexible. On devine une force crainte. Cette force est sans doute plus grande que lorsqu’il était ministre. Elle augmente d’être dans l’ombre. On le consulte. On l’aime. On le déteste. On le craint. En face de ses lunettes noires qui vous regardent, il semble que les vestiges de l’ancienne Égypte retrouvent un sens et cessent d’être des buts de promenade. ».
Impressionné par son chef-d’œuvre « Le livre des jours », André Gide lui rend hommage en 1947: « Quelle sérénité tranquille dans son sourire, j’allais dire dans son regard !, quelle aménité dans le ton de sa voix, quel charme et quelle sagesse dans le ton de ses propos ! Il s’intéresse à tout et sa curiosité, tard éveillée, reste jeune et comme affamée. J’admirais la pertinence de ses critiques, et tout à la fois la générosité de ses enthousiasmes et la violence de ses oppositions. Entre toutes choses de lui, j’aimais son rire ; pur, amusé, joyeux, comme le rire des enfants. C’est l’exemple d’une réussite, d’un triomphe de la volonté, d’une patiente victoire de la lumière spirituelle sur les ténèbres ».
Gabrieli quant à lui avant de prendre sa retraite, a consacré sa dernière leçon à rendre un hommage vibrant à Ṭaha Hussein : « Le respect qu’a connu Ṭaha Ḥussein ne s’est pas éteint avec lui. En effet, diverses revues lui ont manifesté leur sympathie et leur considération: la revue al-Ṭalī‛a qui a consacré quatre articles à l’écrivain, L’American Journal of Arabic Studies qui lui a consacré son deuxième volume. D’autres travaux de recherches considérés comme des hommages à l’écrivain et à ses œuvres ont été publiés ».
Quant à Nizār Qabbānī (1923-1998), c’est avec sa belle plume et dans des extraits d’un poème qu’il lui rend hommage, le 26 février 1975. Qabbānī honora ainsi Ṭaha Ḥussein: « Jette tes lunettes, tu n’es pas aveugle ».

Rappelons enfin que sa femme Suzanne lui a dédié tout un livre dans lequel elle a voulu exprimer son éternel amour: « C’est pour aller vers toi que j’écris, et continue d’écrire, tout ce qui me vient au cœur »

A noter que Taha Hussein a présenté une collection de films classiques marquant le cinéma arabe au siècle dernier, y compris les films «L’appel du courlis» interprété par la Dame du cinéma arabe Faten Hamama , et «L’amour perdu» de Soad Hosni, la série «Le livre des jours» qui relate l’histoire de sa vie interprétée par Ahmed Zaki à la fin des années soixante-dix . Quelques années après avoir quitté ce monde, l’artiste Mahmoud Yassine interpréta d’une manière convaincante l’histoire du grand romancier dans le film “Le vainqueur des ténèbres”.

Issu d’une famille pauvre dans un village de la Moyenne-Égypte en 1889, il était le septième d’une fratrie de treize enfants. Il perdit la vue à l’âge de trois ans, des suites d’une conjonctivite mal soignée. Cette rencontre précoce avec les méfaits de la pauvreté et de l’ignorance le marqua pour la vie. Il apprit le Coran par cœur, puis quitta son village pour le Caire où il fit ses études à l’université religieuse d’al-Azhar. Puis, il suivit les cours de la nouvellement créée Université Fouad Ier. Il bénéficia ensuite d’une bourse d’État pour poursuivre ses études à Paris, où il arriva en 1914, et y soutint une thèse de doctorat sur Ibn Khaldoun à la Sorbonne en 1919. Il y rencontra son épouse Suzanne Bresseau qui l’aida à apprendre le français, et joua un rôle important dans sa carrière comme dans sa vie.

Quand il revint de France en 1919, il travailla comme professeur d’histoire de l’Antiquité jusqu’en 1925, mais dès son retour en Égypte, il s’est appliqué à moderniser l’enseignement supérieur et à dynamiser la vie culturelle du pays. Il a également été professeur de littérature arabe à la faculté des lettres du Caire, doyen de cette faculté 1930, premier recteur de l’université d’Alexandrie, qu’il a créée en 1942, contrôleur général de la culture, conseiller technique, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Instruction Publique, puis finalement ministre de l’Éducation Nationale. Une volonté extraordinaire et une grande rigueur permettent à ce jeune non-voyant, issu d’un milieu modeste et paysan, une ascension sociale impressionnante.

Sur le plan littéraire, il commença comme de nombreux écrivains de la renaissance, par des travaux de traduction, dont les tragédies de Sophocle. Son œuvre principale, “al-ayyâm”, (littéralement “Les Jours”, traduite en français sous les titres “Le Livre des jours” pour les deux premiers tomes puis “La traversée intérieure” pour le dernier) est une autobiographie à la troisième personne. Le premier tome décrit la vie dans le village de son enfance, au bord du Nil. Il y décrit l’apprentissage précoce de la solitude dont a souffert ce jeune aveugle. Le deuxième tome s’attache à la narration de ses années d’étudiant au Caire, notamment à l’Université d’Al-Azhar. Là encore, la critique lucide et acérée de Taha Hussein n’épargna pas même Al-Azhar, qui faisait pourtant figure de vénérable institution. Le dernier tome se déroule entre Le Caire, Paris et Montpellier, et décrit ses années d’études en France sur fond de Première Guerre mondiale, la vie parisienne, la découverte de l’amour, la guerre, ses difficultés… Dans ce livre, simplicité, lyrisme, et même humour, tissent le style de Taha Hussein.

Il a marqué plusieurs générations d’intellectuels du monde arabe en poussant la modernisation de la littérature arabe, notamment à travers celle de la langue arabe : les phrases avec lui (peut-être du fait qu’il n’écrit pas ses livres mais les dicte à sa fille, à qui il dédie d’ailleurs Al-ayyâm) acquièrent une plus grande souplesse, le vocabulaire est simple et abordable. A noter aussi la nouveauté que peut représenter pour le roman arabe l’écriture autobiographique comme un outil de libération (André Gide, dira à ce propos dans sa préface à la version française des deux premiers tomes : « C’est là ce qui rend ce récit si attachant, en dépit de ces lassantes lenteurs; une âme qui souffre, qui veut vivre et se débat. Et l’on doute si, des ténèbres qui l’oppressent, celles de l’ignorance et de la sottise ne sont pas plus épaisses encore et redoutables et mortelles que celles de la cécité. »). Ses écrits sont traduits en plusieurs langues.
Il fut membre du Comité d’honneur du Centre culturel international de Royaumont.

Taha Hussein est décédé en octobre 1973, immédiatement après avoir assisté à la victoire de son pays dans sa dernière guerre contre Israël. Il est mort dans sa maison, seul avec sa «voix douce». Suzanne, son épouse écrivit à ce moment: «Nous étions ensemble, seuls, dans une ambiance indescriptible, je ne pleurais pas – les larmes me sont venues plus tard. Nous étions encore unis comme nous l’avions été au début de notre parcours, cette dernière nuit, au milieu de cette très étroite familiarité, je lui ai parlé, embrassé ce front qui était si noble et beau, sur lequel l’âge et la douleur n’ont pas réussi à tailler des rides, et aucune adversité n’avait réussi à faire froncer les sourcils – un front dont la lumière émanait encore. Car, avant tout, après tout, et par-dessus tout, il était mon meilleur ami, et il était mon seul ami”.

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