« Yoga » retenu pour le prix Médicis 2020 à la rentrée littéraire

17-09-2020 06:28 PM


L’épidémie du coronavirus ne sera pas venue à bout d’une tradition bien française, celle des prix littéraires de la rentrée : les centaines de romans publiés se retrouveront dans les sélections des jurys des différentes récompenses. Prix Goncourt, Prix Renaudot, Prix Femina, Prix Interallié, Prix Médicis. La remise de ces prix est prévue le 6 novembre.

Fondé par la peintre et mécène, Gala Barbisan, et l’architecte et homme politique Jean-Pierre Giraudoux en 1958, le prix Médicis couronne un écrit littéraire dont l’auteur est débutant et très peu connu du grand public.

Un des 15 romans français et francophones sélectionnés pour le prix Médicis 2020 est « Yoga », par Emmanuel Carrère. C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression, la méditation et le terrorisme, l’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant. C’est l’histoire d’un écrivain qui voit avec satisfaction qu’il a peut-être enfin réussi sa vie, trouvé un équilibre, et qui voudrait bien écrire un livre ” souriant et subtil sur le yoga ” qu’il pratique depuis 25 ans. Il dirait ceci : “Ce que j’appelle yoga n’est pas seulement la bienfaisante gymnastique que nous sommes si nombreux à pratiquer, mais un ensemble de disciplines visant l’élargissement et l’unification de la conscience. Le yoga dit que nous sommes autre chose que notre petit moi confus, apeuré, et qu’à cet autre chose nous pouvons accéder.” Mais à peine lancé dans cette histoire, le beau tableau craque, les failles ressurgissent, les mensonges et les trahisons réapparaissent, l’abîme s’ouvre. La vie dérape. La vie intime et amoureuse, et la vie du monde également : terrorisme (attentats de Charlie Hebdo en 2015), crise migratoire… Et si tout n’était qu’illusions ? L’écrivain est hospitalisé à Sainte-Anne, et traité aux ECT : électro-convulso-thérapie, autrefois appelés électrochocs. Il raconte son séjour halluciné, son désir suicidaire, l’impossibilité de se rassembler, de se réunifier. Son mariage, dont il était si fier, se brise. Il doit aussi rompre avec sa maîtresse avec qui il entretenait une relation extrême et solaire. Il faut partir, tenter de divertir l’horreur. Un séjour sur une île grecque parmi de jeunes migrants qui racontent leur périple, le souvenir obsédant de cette maîtresse sensuelle, et tous les fantômes d’une vie fracassée. C’est finalement le roman du mal terrifiant dont souffre Emmanuel Carrère raconté par Emmanuel Carrère lui-même : “Ce mal dont je suis atteint à défaut d’en guérir, je peux le décrire”. Dépression, bipolarité. Emmanuel Carrère affronte dans ce roman le jeu dangereux entre fiction et réel. Comment la fiction peut venir au secours des déchirements et des impasses du réel? Mais au-delà, c’est le roman de l’énigme de toute vie, de tout homme. Le roman d’une exploration psychique de soi sans concessions, de ses terreurs, de ses mensonges, et des efforts pour devenir meilleur, quelqu’un de bien. Une expérience littéraire limite pour toucher l’âme humaine, interroger notre désir de salut, d’équilibre, et les techniques pour y parvenir. Mais pourquoi le yoga alors? Parce que “quand on parle de deux choses en disant qu’elles n’ont rien à voir, il y a de fortes chances pour qu’elles aient tout à voir, au contraire”. Ce qu’enseigne aussi le yoga. Non seulement Emmanuel Carrère propose un récit personnel de ce qu’est le yoga pour lui mais il en fait un formidable miroir romanesque pour raconter l’horreur de soi autant que la patience avec laquelle nous voulons aimer les autres, nous sauver, réussir notre vie. Un livre aimant, drôle et terrifiant, infiniment sincère sur la difficulté bouleversante d’être soi. Jamais Emmanuel Carrère n’était allé aussi loin sur cette voie. “Yoga”, une descente aux enfers, un récit captivant, peut-être le meilleur livre d’Emmanuel Carrère.

Né le 9 décembre 1957, Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français. De 1980 à 1982 il vit et travaille deux ans à Surabaya (Indonésie) pour son service national en coopération, essentiellement à enseigner le français.

Il débute comme critique de cinéma pour « Positif et Télérama”. Son premier livre, « Werner Herzog », paraît en 1982. Il publie son premier roman « L’Amie du jaguar » en 1983 chez Flammarion. Le suivant, « Bravoure », sort un an après chez POL, éditeur à qui il confiera tous ses autres ouvrages par la suite. Il publie en 1986 le roman « La Moustache », dont il réalisera lui-même l’adaptation cinématographique en 2005.

En janvier 1993, Emmanuel Carrère entreprend l’écriture d’un livre autour de l’affaire Jean-Claude Romand. Cela n’aboutira que sept ans plus tard avec la publication de « L’Adversaire » qui marque un tournant dans la production littéraire de Carrère. Depuis, il n’a pas écrit d’œuvres fictionnelles. L’Adversaire présente aussi le travail de l’écrivain, la lente gestation de l’œuvre. Cette œuvre reste essentielle dans la production de l’écrivain, le succès critique et populaire ne s’est jamais démenti.

Il entame dans les années 1990 une carrière de scénariste avec l’adaptation de ses propres romans comme « L’Adversaire » et « La Classe de neige », avant de se lancer dans la réalisation avec « Retour à Kotelnitch” et « La Moustache”.

En 2009, il publie « D’autres vies que la mienne », qui recueille l’histoire de plusieurs personnes qui ont croisé sa vie et sont marquées par la maladie, le handicap ou le deuil. En 2010, il est membre du jury de la compétition officielle du Festival de Cannes.

En 2011, il reçoit le prix Renaudot pour sa biographie romancée de l’écrivain, dissident et homme politique russe Édouard Limonov, avec lequel il a vécu pendant trois semaines à Moscou pendant la préparation du livre.

En 2014, il publie « Le Royaume”, récit qui retrace la naissance du christianisme, en s’intéressant tout particulièrement aux parcours des personnalités des apôtres Paul et Luc. Comme souvent dans ses romans, il mêle à l’intrigue principale l’évocation de son propre parcours, et il y développe notamment l’évolution de son rapport à la foi chrétienne.

En 2017, il est lauréat de la Villa Kujoyama à Kyoto. Le 20 octobre 2017, il publie un long article élogieux sur Emmanuel Macron dans The Guardian.

En 2018, Emmanuel Carrère obtient le prix de la Bibliothèque nationale de France. Ce prix récompense chaque année un auteur francophone pour l’ensemble de son œuvre.

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