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L'Etat islamique en Irak avance malgré les frappes occidentales

Karim Felli-Michael Victor

14 Août 2014 1:53 pm

La communauté internationale se mobilise pour stopper les combattants affiliés à l’Etat islamique (EI). Ces derniers élargissent leur contrôle du nord de l’Irak et sont désormais présents dans la majorité des villes et villages chrétiens. Les minorités, notamment les chrétiens et les yézidis (minorité kurdophone dont la religion monothéiste est antérieure au judaïsme, au christianisme et à l’islam et plonge ses racines dans le zoroastrisme pratiqué notamment en Iran), sont les premières cibles de l’EI.

Frappes américaines
Le président Barack Obama a déclaré, avoir autorisé des frappes aériennes contre les djihadistes de l’EI sur le territoire irakien. L’armée américaine avait déjà entrepris de parachuter des vivres à des milliers d’Irakiens menacés par les djihadistes et réfugiés sur le mont Sinjar, une zone désertique près de la frontière syrienne. La ville de Sinjar où résidaient de nombreux yézidis est tombée, elle, entre les mains de l’EI. Trois ans après avoir ordonné le retrait des derniers boys d’Irak – le président Obama sollicite ses militaires sur le terrain irakien pour venir en aide aux populations civiles en danger et assurer la protection des installations et personnels américains, face à la terrifiante avancée de l’armée de l’État islamique en Irak.
Le président François Hollande a, pour sa part, appelé à une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies. L’Elysée, qui a publié un communiqué, se félicite des frappes américaines pour empêcher la progression des djihadistes. “La France va examiner avec les Etats-Unis et l’ensemble de ses partenaires les actions qui pourraient être menées afin d’apporter conjointement tout le soutien nécessaire pour mettre un terme aux souffrances des populations civiles. Elle est prête à y prendre toute sa part”, explique le communiqué de l’Elysée.
Le pape François a par ailleurs décidé d’envoyer le cardinal Fernando Filoni, ancien nonce en Irak, auprès des populations chrétiennes chaldéennes (catholiques) du nord du pays, qui fuient l’avancée des djihadistes. Il souhaite ainsi “exprimer sa proximité spirituelle avec les populations qui souffrent, et leur apporter la solidarité de l’Eglise”.
Les analystes soulignent que des frappes militaires même ciblées, marqueraient un tournant important de la stratégie américaine, forçant l’Administration Obama à s’engager plus clairement aux côtés d’un pouvoir irakien dont elle se méfie, le jugeant non inclusif. L’un des piliers de la politique américaine consiste à encourager la création d’un gouvernement mettant en sourdine ses divisions religieuses ou sectaires. Une véritable gageure.

Alliance entre Bagdad et les Kurdes
Les combattants kurdes, qui avaient résisté face aux djihadistes de l’Etat islamique, ont connu ces derniers jours une série de revers. Il faudrait envisager une aide du gouvernement central irakien et des Etats-Unis, estiment les journaux kurdes et américains. A la frontière irako-syrienne, les combats continuent ce 5 août entre les combattants kurdes, les peshmergas, et les djihadistes de l’Etat islamique (anciennement Etat islamique en Irak et au Levant – EIIL).
Des milliers de Kurdes yézidis, une des communautés religieuses les plus anciennes du monde, ont dû fuir Zumar, Shangal et d’autres villages ce week-end face à l’avancée de l’Etat islamique (EI). Dans cette zone, “une catastrophe humanitaire est à l’œuvre”, déplore Rudaw, dont les reporters se sont rendus sur place. Selon le journal, les combattants kurdes doivent faire face à des djihadistes lourdement armés grâce aux équipements pris aux soldats irakiens en déroute. Les djihadistes se seraient aussi emparés du plus grand barrage d’Irak, à Mossoul, rapporte The Guardian, “ce qui donne la possibilité aux islamistes d’inonder des villes irakiennes ou de retenir l’eau nécessaire aux agriculteurs”. Mais les autorités kurdes affirment cependant que le barrage est toujours sous leur contrôle. Le quotidien américain The Wall Street Journal s’interroge face à cette situation : “Les Américains vont-ils abandonner leurs alliés kurdes ?” “Plus tôt cet été, l’EI a mis en échec l’armée irakienne à Mossoul, et ces succès récents contre les milices kurdes sont un autre présage inquiétant.

Un appauvrissement pour les musulmans

La communauté internationale commence à faire quelque chose. L’observateur permanent du Saint-Siège auprès des institutions onusiennes à Genève, Mgr Silvano Tomasi le reconnaît. Il cite le Secrétaire général des Nations Unies parlant de l’inacceptable crime commis contre les chrétiens, « mentionnant finalement pour la première fois les chrétiens par leur nom ». Puis le Conseil de sécurité a abordé la question des minorités du Moyen-Orient qui sont le plus à risque, en particulier les chrétiens et d’autres groupes ; « je dirais donc que c’est le début d’un changement de comportement, puisque les chrétiens qui sont exposés à une violation radicale de leurs droits, sont nommés explicitement ».
Il souligne également cette « nouveauté » : le fait que certains musulmans, comme par exemple le Secrétaire général de l’Organisation de la Coopération Islamique, se soient exprimés avec des paroles « plutôt fortes » pour condamner ces persécutions de chrétiens innocents et pour défendre leurs droits, « pas seulement celui de ne pas être tué et d’être respecté dans leur cadre de vie, mais aussi leur droit de vivre dans leurs maisons », comme tous les autres citoyens d’Irak ou de Syrie.
Un Moyen-Orient sans chrétiens, conclue-t-il, serait un « appauvrissement, non seulement parce que l’Eglise serait absente, mais pour l’Islam lui-même qui perdrait un encouragement à la démocratie et un sens de dialogue avec le reste du monde ».
Une nouvelle vie en France

Dimanche 10 août, l’église irakienne Notre-Dame de Chaldée du 18e arrondissement de Paris s’est remplie pour prier en faveur des chrétiens d’Orient et accueillir des coreligionnaires irakiens qui, comme d’autres minorités – et notamment les Yazidis –, ont fui les persécutions de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL).
Au premier rang, Nabil Younan, 51 ans, est un chrétien originaire de Mossoul. Il est arrivé jeudi 7 août à Paris en compagnie d’une dizaine de membres de sa famille, dont son épouse Bassima Hazem et ses deux enfants, Youssef, 16 ans, et Raghda, 19 ans.
“Visa d’asile” ou la mort
Nabil Younan est le neveu de l’archevêque de Mossoul, Monseigneur Faraj Raho, enlevé le 13 mars 2008 dans cette ville et retrouvé assassiné. Peu après l’enlèvement, Nabil Younan a échappé à une tentative d’assassinat devant chez lui. Il a d’abord fui pour Bagdad, avant de se réfugier à Damas, en Syrie. Il y a six mois, il est retourné s’installer dans la capitale irakienne dans l’attente d’un visa pour la France.
Nabil Younan espère “commencer une nouvelle vie en France” avec sa famille. Il raconte la peur pour ses “frères” restés en Irak, dont il est sans nouvelles. “Tous sont dans l’exode. Ils sont confrontés à la mort chaque jour”, explique-t-il.
“Aucun chrétien n’a renoncé à sa foi”
Dimanche, dans l’église chaldéenne du 18e arrondissement de Paris, les allocutions se sont succédées en arabe, en araméen, et en français. Raphaël Kutaimi, évêque de Bagdad arrivé en France il y a trois ans, a pris la parole. En 2010, il officiait dans sa cathédrale lorsque des hommes en armes ont fait irruption, tuant froidement 45 personnes. Blessé lors de l’attentat, il s’est réfugié en France où il a depuis élu domicile.
“N’ayons pas peur des difficultés et des persécutions. Nous, chrétiens, devons souffrir, supporter les difficultés et les malheurs”, a regretté Monseigneur Kutaimi. “Tous les chrétiens qui ont quitté Mossoul sont restés chrétiens. Aucun n’a renoncé à sa foi. Grâce à Dieu, aucun n’est devenu musulman. C’est une grande joie pour nous”, s’est-il félicité.
Reste que ces derniers jours, après la prise de Qaraqosh et d’autres zones autour de Mossoul, 100 000 chrétiens supplémentaires ont dû fuir, selon le patriarche chaldéen Louis Sako.