Dernières nouvelles

L'Âge d'or de la presse française (1830 – 1870)

9 Octobre 2016 1:03 pm

« Nous sommes tous les enfants de la presse. » C’est Émile Zola qui dresse ce constat dans Le Figaro en 1881. Selon lui, les meilleurs écrivains de son temps ont été façonnés par le journalisme ou se sont fait connaître en publiant leurs œuvres dans les journaux.
C’est vrai : l’Âge d’or de la presse (1830-1930) commence avec la collaboration régulière des romanciers du XIXème siècle aux gazettes. Il s’inscrit dans le cadre d’un modèle économique innovant inventé par Émile de Girardin et qui durera, dans ses grandes lignes, jusqu’à la fin du XXème siècle.
Lorsqu’il lance “La Presse”, le 1er juillet 1836, sous le règne du « roi-bourgeois » Louis-Philippe 1er, de Girardin s’appuie sur une analyse simple : compte tenu des conditions politiques et des coûts techniques incompressibles, le développement des journaux ne peut résulter que d’une hausse du prix d’achat.
Or celui-ci est déjà élevé. En effet, en 1828, par exemple, l’abonnement au Journal des Débats coûte 80 francs par an, soit l’équivalent de plus de 400 heures de travail d’un ouvrier. Un prix prohibitif pour la très grande partie de la population.
Seule solution pour favoriser l’essor de la presse : l’augmentation des recettes de publicité en faisant miroiter un plus gros tirage. Elle a pour avantage de réduire le coût de l’abonnement, principale entrave à la progression des ventes. Tel est le calcul de Girardin.
Afin d’attirer de nouveaux lecteurs, il a une idée qui s’avèrera de génie : le recours au roman-feuilleton. 
Ce pari audacieux, il le tente en publiant alors “La Vieille fille” de Balzac, puis un récit sicilien d’Alexandre Dumas, Pascal Bruno, ainsi qu’une nouvelle de Scribe. Et ça marche!
Le prix de l’abonnement est divisé par deux. Girardin récolte 20 000 abonnés en dix-huit mois ! Les annonces publicitaires affluent parallèlement à l’accroissement du lectorat, ce qui permet au journal d’engranger des bénéfices.
“Le Siècle”, l’autre grand journal de l’époque, utilise le même procédé. Son tirage passe de 11 000 en 1837 à 37 500 en 1841. Le mécanisme de ce que Sainte-Beuve appellera la « littérature industrielle » est enclenché.
Alors que la part de la rubrique politique est réduite dans les publications qui s’engagent dans cette voie, le roman-feuilleton offre un centre d’intérêt nouveau et attire une cible supplémentaire de lecteurs. D’autant plus que la population ressent une forte appétence pour la presse.
Dès 1832, le docteur Sylvain Eymard écrit : « Magistrat, artisan, curé, bonne femme, écolier, tout le monde est affamé de nouvelles. On assiège les cercles, les cabinets littéraires et autres lieux où se lisent les feuilles publiques (…) Les journaux arrivent-ils ? On se précipite sur la table qu’ils surchargent ; on les mêle, on les fouille, on se les arrache. »
Ce témoignage contient sans doute une part d’exagération, mais il ne faut pas oublier que, deux ans plus tôt, la liberté de la presse remise en cause par Charles X a constitué une des causes de la révolution des Trois glorieuses fatale au roi.
Les écrivains, eux, voient dans le journal un vecteur supplémentaire pour faire connaître leurs œuvres et accroître leur notoriété. Tout le monde est gagnant !
Zola qui fut chroniqueur littéraire, dramatique, parlementaire et diffusera en feuilleton des œuvres des Rougon Macquart, écrira en faisant allusion au Petit Journal, la grande réussite de la presse populaire de la deuxième partie du XIXème siècle : « Je sais quel niveau cette feuille occupe dans la littérature mais je sais aussi qu’elle donne à ses rédacteurs une popularité bien rapide. »
Le retentissement phénoménal des “Mystères de Paris” d’Eugène Sue, publié en feuilleton dans le “Journal des Débats” de juin 1842 à octobre 1843, restera comme un des événements marquants des histoires littéraire et sociale.
Roman de mœurs et d’aventures mettant en scène ces « classes laborieuses, classes dangereuses », cette œuvre habilement découpée en épisodes haletants introduit le peuple dans la littérature. Et le peuple s’y reconnaît.
La bourgeoisie se passionne également pour un monde qu’elle ignore.
L’auteur: Jean-Pierre Bédéï
Jean-Pierre Bédéï est éditorialiste et journaliste politique au bureau parisien de La Dépêche du Midi.
Co-auteur de Mitterrand-Rocard histoire d’une longue rivalité (Grasset) et Raspail, savant et républicain rebelle (Alvik), il a aussi publié L’Info pouvoir (Actes-Sud) où il est question du mensonge d’État relatif à Tchernobyl, La plume et les barricades (L’Express), Sur proposition du Premier ministre (L’Archipel)…