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Prévision d'une écrasante victoire d'Al-Sissi

Karim Felli

1 Juin 2014 10:52 pm

Sans surprise, les premiers résultats de la présidentielle en Egypte semblent indiquer une victoire écrasante d’Abdel Fattah al-Sissi. En revanche la participation n’a pas été au rendez-vous. Selon les premiers résultats diffusés mercredi dernier par son état-major de campagne, le maréchal recueille plus de 93.4% des voix dans quelques milliers des bureaux de vote sur les 13.899 que compte le pays où le dépouillement est terminé. Ceci revient à dire qu’Al-Sissi a obtenu 25.618.672 voix soit 94% environ, contre 1.080.669 voix pour Sabbahi soit 4% et 584.464 voix nuls, selon les résultats préliminaires



Ces résultats ne sont pas officiels mais toutes les chaînes de télévisions égrènent les chiffres bureau par bureau depuis la clôture du scrutin. Et Nile TV, la télévision d’Etat, a recensé déjà 4.215.699 suffrages exprimés en faveur de l’actuel homme fort de l’Egypte (93,3%), contre 133.548 (2,95%) à son unique adversaire, le leader de la gauche Hamdeen Sabbahi, le score de ce dernier étant lui-même devancé par le nombre de bulletins nuls (3,69%).
Pour une majorité d’Egyptiens, Al-Sissi est l’homme à poigne qui ramènera la stabilité après les trois années de chaos et de crise économique ayant suivi la révolte populaire de 2011 qui a chassé du pouvoir Moubarak. Les résultats finaux seront annoncés le 5 juin en cours par la haute commission électorale.
La présidentielle en Egypte se prolongeait mercredi d’un troisième jour pour tenter de relever le taux de participation.


L’autre candidat, le leader de gauche Hamdeen Sabbahi, après avoir fait un temps planer la menace de se retirer mardi soir, a maintenu sa candidature mais rappelé les observateurs de sa campagne des bureaux de vote, dénonçant une prolongation du vote “pour manipuler le taux de participation et les résultats”. Sa campagne a fait état à plusieurs reprises d’abus à l’encontre de ses observateurs, arrêtés ou agressés dans des bureaux de vote. L’homme de 60 ans a activement mené campagne mais a peiné à convaincre une population prête à céder sur le terrain des libertés et à s’en remettre à un homme à poigne, si cela garantit le redressement de l’économie et le retour à la stabilité après les trois années de crises et de manifestations qui ont suivi la révolte de 2011 qui chassa du pouvoir Moubarak.

Jour férié et amende
Mardi, le gouvernement intérimaire avait accordé aux fonctionnaires une journée de congé pour les inciter à aller voter. Mais, visiblement peu satisfait de la participation, le pouvoir a décrété une prolongation du vote mercredi. Pour pousser les Egyptiens à aller voter. Après une première journée de vote, le gouvernement d’Ibrahim Mahlab a annoncé lundi soir que la journée du mardi serait fériée et les bureaux de vote ouverts jusqu’à 22h- soit une heure supplémentaire. Et pour cause, à l’issue du premier jour, la participation à Alexandrie, deuxième ville du pays n’était qu’à 20%, selon l’agence MENA. Mardi, des cars étaient affrétés par le parti salafiste Al-Nour, soutenant le candidat al-Sissi, pour aider les femmes à aller voter. Tarek Shebl de la commission électorale a même annoncé qu’une amende de 500 livres égyptiennes  serait attribuée à tout abstentionniste.

Chemin vers la stabilité
Cette décision a officiellement été prise par la Haute commission électorale en raison d’une “vague de chaleur faisant que le plus grand nombre d’électeurs ne se déplacent que le soir”. La campagne d’Al-Sissi a déposé plainte contre cette prolongation mais le maréchal à la retraite s’est toujours montré publiquement soucieux d’être adoubé par un vote massif.
Par ailleurs, les Egyptiens voient en Al-Sissi leur sauveur, celui qui les a débarrassés des Frères musulmans. Le 3 juillet 2013, après des semaines de manifestations contre Morsi. Devenant par la même occasion l’homme fort du pays, le seul capable aux yeux de nombreux Egyptiens de ramener la stabilité après les trois années de chaos et de crise économique qui ont suivi la révolution de 2011. “La popularité d’Al-Sissi s’explique par le rejet des Frères musulmans, qui ont fait profiter leur mouvement au détriment de l’Etat, et également par une propagande qui fait de lui un nouveau pharaon, explique Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes et auteur du Tsunami arabe (Fayard). Mais le plus difficile commence maintenant pour lui”.

Une économie à transformer
Les capitaux saoudiens et ceux du Golfe affluent mais ils posent un problème de “type de développement économique”. Sophie Pommier explique que les monarchies du Golfe s’orientent majoritairement vers de grands travaux de construction de malls (centres commerciaux gigantesques) ou d’hôtels de luxe. “Cela n’est en phase ni avec l’urbanisme, ni avec la sociologie égyptienne, souligne-t-elle. Le niveau de vie des Egyptiens ne correspond pas à ce genre d’infrastructures”. De plus, le pays est asphyxié par un taux de chômage qui dépasse les 13% et touche massivement les jeunes. Pour la consultante, l’économie égyptienne doit se transformer pour renouer avec la croissance, “L’Egypte a une économie de rente répartie sur les hydrocarbures, le tourisme, les devises des expatriés, les aides américaines et les revenus du canal de Suez. Ce sont des éléments qui apportent des revenus réguliers mais ne créent pas de dynamisme. Au final, cela plombe l’économie du pays”.
Pour développer l’emploi il faudrait dynamiser l’économie locale et trouver des niches, sur le modèle du Maroc qui s’est imposé sur le marché des plateformes téléphoniques et de l’avionique. L’Egypte devrait alors revoir son système de formation. La directrice de Méroé raconte que, régulièrement, des sociétés s’installent en Egypte mais ne parviennent pas à trouver la main-d’œuvre qualifiée dont elles ont besoin.

Diversification des alliances stratégiques
Dans les mois qui suivront la victoire annoncée d’Abdel Fattah Al-Sissi il faudra encore observer comment l’Égypte gère ses partenariats à l’étranger. Sous perfusion d’aides américaines depuis 1979 (traité de Camp David), les nouvelles autorités resserrent aujourd’hui les liens avec la Russie, et regardent vers les émergents. Le pays est devenu totalement dépendant de l’aide des États du Golfe. Avec les Américains – qui ont temporairement gelé le versement de l’aide pour protester contre les atteintes aux Droits de l’Homme – les relations sont devenues plus difficiles. Mais les deux pays ont besoin l’un de l’autre et les brouilles ne peuvent aller trop loin. L’Égypte se trouve plutôt dans une logique de diversification de ses partenaires, marquée par la montée en puissance des pays du Golfe et de la Russie, le relatif désengagement américain et la très significative perte d’influence de l’Union européenne, affaiblie économiquement et politiquement inaudible.