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Pourquoi une zone tampon en Syrie?

9 Octobre 2014 5:50 pm

 
Malgré l’autorisation de son Parlement il y a six jours, la Turquie répugne toujours à engager la moindre opération militaire contre les djihadistes du groupe Etat islamique (EI) qui menacent sérieusement la ville syrienne de Kobané, pourtant à portée de tir de sa frontière.
Depuis ce vote, le gouvernement islamo-conservateur au pouvoir à Ankara a répété sa volonté de participer à la lutte contre l’EI mais a posé des conditions pour rejoindre la coalition militaire réunie par les Etats-Unis, alimentant ainsi les soupçons des populations kurdes qui accusent Ankara de les abandonner à leur sort. Parmi ses conditions : une “zone tampon” à la frontière turque. 
Quels sont les motifs?
C’est une vieille lune turque depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011. Ankara, qui accueille déjà plus d’un million et demi de réfugiés syrien, exige la création dans le nord de la Syrie d’une zone tampon, entre la Syrie et la Turquie, doublée d’une zone d’exclusion aérienne susceptible de protéger le territoire turc.
Faute de cette zone d’exclusion aérienne, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, a averti que les forces du président syrien Bachar al-Assad pourraient profiter de frappes de la coalition pour “bombarder en représailles” les zones désertées par l’EI, notamment autour d’Alep et de Raqa, “et 3 millions de personnes vont fuir vers la Turquie”.
La zone tampon voulue par Ankara serait établie en Syrie, sur une largeur de 20 kilomètres, pour lutter contre le “terrorisme”.
Qui est pour ?
Les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont prêts à “examiner” l’idée de créer une telle zone tampon, ont indiqué mercredi le secrétaire d’Etat américain John Kerry et son homologue britannique Philip Hammond. “Cela vaut la peine d’être examiné”, a reconnu John Kerry, Philip Hammond ajoutant lors d’une conférence de presse que Londres “ne l’exclurait pas”. 
Une position contredite peu après par la Maison Blanche qui a expliqué qu’un tel projet n’était “pas à l’étude”.
Le principe de cette zone tampon avait auparavant été soutenu par le président français François Hollande, “pour accueillir et protéger les personnes déplacées”.
“Le président de la République a insisté sur la nécessité d’éviter le massacre des populations au nord de la Syrie. Il a apporté son soutien à l’idée avancée par le président Erdogan” concernant la zone tampon, précise le communiqué.
Les deux hommes “se sont entretenus par téléphone et ont évoqué la situation alarmante au nord de la Syrie, notamment dans la ville de Kobané. Ils ont constaté leur pleine convergence de vues sur la nécessité d’aider davantage l’opposition syrienne modérée en lutte à la fois contre Daech (un des acronymes arabes du groupe Etat islamique) et contre le régime de Bachar al-Assad”, selon le communiqué.
Les Etats-Unis ont en revanche rejeté l’idée d’une zone d’exclusion aérienne, qui nécessiterait un accord du conseil de sécurité des Nations unies, et devrait probablement faire face à un veto russe.
Qui est contre ?
Les Kurdes (de Turquie et de Syrie) sont contre la proposition d’Ankara. Leurs responsables préféreraient que la Turquie commence par ouvrir ses frontières, et laisse les forces armées du PKK (le principal parti kurde en Turquie) rejoindre les Peshmergas qui combattent dans le Nord de la Syrie. Le chef historique du PKK en a même fait une condition à la paix en Turquie jeudi : “Si la tentative de massacre de Daesh à Kobané réussit, elle aura pour conséquence de mettre un terme au processus” de paix, a menacé Abdullah Öcalan.
Car, à l’inverse, la Turquie est accusée (notamment par le vice-président américain Joe Biden, qui s’est depuis rétracté) de laisser passer les djihadistes occidentaux qui souhaitent rejoindre les combattants de l’Etat islamique et d’avoir longtemps soutenu les groupes rebelles syriens les plus radicaux, dont l’EI, dans l’espoir de précipiter la chute de Bachar al-Assad.
Une zone tampon pourrait également permettre à Ankara d’isoler les réfugiés kurdes de Syrie dans des camps du gouvernement. En effet, trois ans de répression du régime de Bachar el-Assad ont poussé vers la Turquie quelque deux millions de Syriens, “amis” de la Turquie, car arabes ou turkmènes musulmans sunnites. Mais avec l’offensive en juin des djihadistes de l’Etat Islamique sur le Kurdistan irakien et syrien, ce sont des Kurdes qui s’invitent en Turquie (déjà plus de 100.000 réfugiés). Des “amis”, cette fois, des Kurdes de Turquie, qui pourraient renforcer la minorité sur le sol turc.
Enfin, la proposition du président Erdogan est d’établir une zone tampon pour lutter contre le “terrorisme”, sans préciser s’il s’agit uniquement de Daesh. Or, le PKK est toujours considéré comme une organisation terroriste… Cette zone tampon pourrait-elle alors être utilisée par la Turquie contre des combattants Kurdes ?
Pour ne pas faire plus
La proposition turque peut également être considérée comme une manière de limiter l’action de la coalition : agir mais ni trop vite, ni trop fort.
En déclarant son hostilité aux “terroristes” de l’Etat islamique, Recep Tayyip Erdogan a rappelé que “le départ de l’actuel régime syrien” restait sa “priorité” et que les frappes aériennes contre les djihadistes risquaient par ricochet de renforcer Damas. Mais l’intervention de la coalition pourrait également renforcer les combattants kurdes. 
Or la Turquie ne veut pas d’une zone autonome kurde syrienne à sa frontière, comme le souligne “Le Monde”. “Pareille zone pourrait servir de base arrière aux militants du PKK, l’organisation combattante des Kurdes de Turquie.” De son point de vue, la Turquie a donc tout intérêt à gagner du temps.
“Pour nous, le PKK ne vaut pas mieux que l’EI”, a ainsi lancé le président Erdogan. “C’est inexact”, juge l’éditorialiste du “Monde”. “Tout se passe plutôt comme si Ankara, qui a longtemps laissé passer en Syrie les militants islamistes les plus extrémistes, préférait encore l’EI aux Kurdes…”
Le Nouvel Observateur