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L'Egypte creuse une seconde voie pour fluidifier le trafic du canal de Suez

7 Août 2014 12:29 pm

Le projet est pharaonique, forcément. Cent quarante-cinq ans après l’inauguration de l’ouvrage de Ferdinand de Lesseps en présence de l’impératrice Eugénie, le président Abdel Fattah al-Sissi a annoncé mardi le creusement d’un second canal de Suez. Le chef de l’État, flanqué du président de l’Autorité du canal, Mohab Mamich, avait pour la circonstance convoqué la presse à Ismaïlia, le port situé à mi-chemin entre Méditerranée et mer Rouge.

Le président Abdel Fattah al-Sissi a lancé en grande pompe mardi le creusement d’un “nouveau canal de Suez” qui servira à fluidifier le trafic du canal existant.
Ce projet parallèle au canal de Suez — long de 193 km et achevé de construire en 1869 — doublera la voie d’eau existante sur 37 km et l’élargira et l’approfondira pour les 35 km.
Le but est d’augmenter la capacité du trafic sur cette artère fondamentale reliant la mer Rouge et la mer Méditerranée. Plusieurs ports seront également construits le long du canal historique.
Ce “nouveau canal”, qui coûtera “4 milliards de dollars” (plus de 2,9 milliards d’euros), appartiendra “aux seuls Egyptiens” selon M. Sissi.
Au cours d’une cérémonie haute en couleurs et retransmise en direct sur la plupart des télévisions, M. Sissi, accompagné de très nombreux ministres et de généraux, a pressé, joignant sa main à celles d’enfants, de femmes et d’hommes, sur le bouton qui a déclenché le premier dynamitage d’un monticule de sable, symbolisant l’ouverture du chantier.
Avant de donner le signe du départ à des centaines de pelleteuses parfaitement alignées et des centaines d’Egyptiens en habits civils creusant symboliquement à la pelle, le tout au son d’une musique théâtrale.
“Peu importe ce qu’il faudra faire, ce projet doit être achevé dans un an, c’est ce qu’attendent les Egyptiens”, a promis le chef de l’Etat lors de son discours.
Le canal sera construit par “17 compagnies privées égyptiennes” sous la “supervision de l’armée”, a poursuivi M. Sissi.
“Le projet devrait fournir un million d’emplois et fera de l’Egypte un centre industriel, logistique et marchand”, a assuré Mohab Mamich, le chef de l’Autorité du canal de Suez.
L’actuel canal est assez large et profond, 24 mètres de tirant d’eau depuis 2010, pour accueillir les plus gros porte-conteneurs, mais ne peuvent y passer que les deux tiers des pétroliers. Son point faible est que les navires ne s’y croisent pas partout. La traversée s’organise en convois qui stationnent à mi-chemin, dans le grand lac Amer, où s’organisent les chassés-croisés. L’Autorité du canal vise de passer de 49 à 97 navires quotidiens. Ce doublement du trafic, espèrent les autorités égyptiennes, permettra d’augmenter les recettes du canal plus de deux fois. Le péage rapporte aujourd’hui 5 milliards de dollars par an à l’État égyptien. Soit environ un cinquième des recettes du budget 2012-2013.
En réalité, le canal historique ne

sera pas entièrement doublé.
Mohab Mamich a expliqué que 35 kilomètres seront nouvellement creusés dans les terres sablonneuses de l’isthme, et 37 kilomètres du canal existant seront dragués afin de l’élargir et de l’approfondir encore. Soit, au total, des travaux effectués le long de 72 kilomètres, sur les 163 que compte au total la voie d’eau.

Garantir la sécurité
Le chantier représente-t-il une aubaine pour les lointains héritiers du vicomte de Lesseps que sont les Bouygues, Eiffage et autres Vinci? Point du tout. Le projet sera mené à l’égyptienne, a prévenu le président al-Sissi. Pas question que des groupes étrangers s’en mêlent. D’autant moins que le chantier sera supervisé par l’armée, restée toute-puissante dans le pays depuis la chute de Moubarak, et dont le président al-Sissi n’a quitté l’uniforme qu’au printemps, pour se faire élire. «Le Sinaï a pour une large part un statut sensible. L’armée est à ce titre responsable devant toute l’Égypte», a justifié le président de l’Autorité du canal, Mohab Mamich. De fait, les violences se sont multipliées dans la péninsule, depuis l’éviction du président islamiste Mohamed Morsi.
Jusqu’à présent, l’armée a réussi à garantir la sécurité du canal par lequel ont transité l’an dernier 16.596 navires, 7 % du trafic pétrolier maritime mondial et 13 % du trafic de gaz naturel liquéfié (GNL), selon les chiffres du ministère américain de l’Énergie. En près de cent cinquante ans de service, le canal a été fermé cinq fois, rappelle l’Autorité sur son site Internet. Le trafic fut interrompu durant la brève intervention armée de la France, de la Grande-Bretagne et d’Israël en 1956 à la suite de la nationalisation du canal par Nasser. Mais la fermeture la plus longue dura huit ans, après la guerre des Six-Jours, en 1967. Tsahal, l’armée israélienne, avait alors occupé le Sinaï jusqu’à la rive orientale du canal. Pour augmenter le trafic et les redevances, l’État égyptien se doit de garantir la sécurité des abords de la voie de transit.
S’agissant du financement du projet, le président al-Sissi en appelle à l’épargne populaire. «Nous voulons que tous les Égyptiens détiennent des actions dans ce projet», a-t-il déclaré. Et de réclamer à chaque citoyen une participation de 100 livres égyptiennes, soit environ 10 euros. Les banques égyptiennes sont appelées à compléter l’investissement.

Soutien du Golfe
L’économie égyptienne est restée fragile depuis la chute de Moubarak en 2011. La croissance pour l’année fiscale 2013-2014 est estimée à 2,3 % par le FMI, un rythme faible pour un pays à la démographie galopante. Le déficit public représente 11 % du PIB tandis que la dette approche les 100 %. Le président al-Sissi avait toutefois reçu le précieux soutien de trois pétromonarchies du Golfe l’an dernier lors de l’éviction de Mohamed Morsi. L’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis lui avaient alors octroyé une aide de 12 milliards de dollars. De quoi soutenir, en partie, ses projets comparables aux grands travaux de Nasser, tel le barrage d’Assouan.
Le creusement du «nouveau» canal de Suez devrait durer trois ans, a indiqué le président de l’Autorité. Le nouveau raïs en a décidé autrement. Aussi impérieux que le pharaon Senosert III, qui entreprit, il y a près de 4000 ans, de tracer un premier canal, le président Abdel Fattah al-Sissi a ordonné que le chantier soit bouclé en une année seulement!

Karim Felli – Michael Victor