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Alaa El Aswany ressuscite l'Egypte des années 40

9 Mars 2014 10:04 am

Les lecteurs français ont en grande majorité découvert l’écrivain égyptien Alaa El Aswany au travers du best seller “L’immeuble Yacoubian” porté à l’écran. Pour son nouveau roman, “Automobile Club d’Egypte” (Actes Sud), l’auteur choisit un retour dans le passé colonial de son pays

Dans ce roman, l’écrivain défend les droits de la femme d’une manière particulièrement éclairée. Nous avons donc estimé qu’il serait bon de présenter cet ouvrage vu qu’hier samedi était célébrée la Journée mondiale de la femme.
Le romancier francophone raconte que son père était l’avocat de l’Automobile Club du Caire. Pendant les vacances, à la fin des années 60, il y passait beaucoup de temps. Tous les serviteurs avaient travaillé pour le roi. Pour lui, c’était un monde magique. Il a gardé leurs récits en tête pendant quarante ans, avant de se dire qu’il était temps d’écrire cette histoire. Une nouvelle fois, Alaa El Aswany choisit un bâtiment, un lieu principal comme théâtre pour les histoires mêlées de ses personnages. Dans cet Automobile Club d’Egypte, bâtiment qui se dresse toujours aujourd’hui à quelques pas de la fameuse place Tahrir, des dominants et des dominés se croisent et se toisent.
 Dans l’Egypte de Farouk
Nous sommes au milieu du XXe siècle. L’Egypte est placée sous le contrôle britannique. Le roi Farouk, d’origine turque est davantage préoccupé par la protection de ses plaisirs des femmes et du jeu, que par le destin de son pays. Dans ce petit monde très fermé, le club n’est accessible qu’aux étrangers et aux dignitaires égyptiens. Le personnel est dirigé par un majordome d’une sadique cruauté envers les employés.
Alaa El Aswany exploite ce face à face entre nantis jouisseurs et serviteurs de ce club pour décrire la société de l’Egypte des années 50. Pour mêler les destins, il se sert des personnages d’une grande famille ruinée venues de Haute Egypte dont l’un des membres est engagé parmi les « esclaves » de ce club.
Dans ce contexte particulièrement verrouillé par le colonialisme et la toute puissance royale, les luttes sociales ont du mal à émerger. Mais ce sont ces petits gestes de révoltes répétées qui construisent le roman. Et les interrogations des personnages asservis fusent : « Est-ce que les Egyptiens n’appartiennent pas à l’humanité comme les Européens ? ». « Est-ce que tu crois que le serviteur britannique mérite d’être traité avec respect, tandis que le serviteur égyptien doit être battu ? » Les châtiments corporels des employés sont contestés, les brimades financières dénoncées. Dans ce contexte le mouvement nationaliste Wafd tente d’exister. 
 
Premiers cris de révolte

La condition de la femme est aussi évoquée de façon très libre. Alaa El Aswany le fait très bien résumer à la jeune femme de la famille de Haute Egypte qu’il a imaginée : « le mariage sans amour est un contrat de vente du corps de la femme, quelque soit la couverture religieuse ou légale qu’on lui donne. Si tu te maries sans amour, tu n’es qu’une marchandise offerte à un client à qui elle a plu et qui a décidé de l’acquérir. » Quelle force du verbe féminin en plein pays arabo-musulman!
Tout au long des 540 pages de son roman, l’auteur égyptien confirme ses talents de conteur. Mais il ne s’agit pas d’un conte imaginaire. L’air de rien et par l’abondance des personnages il livre par petites touches une véritable critique de cette société féodale égyptienne. Il met en évidence tous les ferments d’une colère sociale et d’une révolte à venir. L’histoire ne nous emmènera pas jusqu’à ces épisodes politiques mais le lecteur ne peut qu’y penser aux regards des tensions qui ne cessent de secouer aujourd’hui l’Egypte.
Alaa El Aswany, figure de proue de la littérature égyptienne contemporaine, nous prend donc par la main et nous emmène dans son Egypte natale. “Automobile club d’Egypte” paru le mois dernier est une galerie de portraits d’une richesse extraordinaire dans l’Egypte des années 40…