Dernières nouvelles

Le mystère de Senebkay, le pharaon massacré

Christine Ibrahim

11 Mars 2015 11:31 pm

C’est un pharaon apparu… en 2014. Il y a un an, à environ 500 kilomètres au sud du Caire, sur le site antique d’Abydos, fouillé depuis 1967 par une équipe américaine, le pharaon Senebkay est revenu à l’Histoire avec la découverte de son tombeau. Jusque là, son nom ne figurait nulle part car son règne, aux alentours de 1650 av. J.-C., s’était inscrit dans une ère troublée nommée Deuxième période intermédiaire. C’est une époque de transition entre le Moyen et le Nouvel Empire, où l’Egypte est divisée au point que se côtoient simultanément plusieurs dynasties : les Hyksos venus du Proche-Orient tiennent le delta du Nil tandis qu’à Thèbes se sont repliés les successeurs des pharaons du Moyen Empire. Quant à Abydos, elle semble désormais avoir été le siège d’une troisième dynastie parallèle car d’autres tombes royales ont été mises au jour en plus de celle de Senebkay. Cette dernière, plutôt modeste en taille, avait été dévastée par des pilleurs qui avaient démantibulé la momie royale. Les chercheurs ont reconstitué ce puzzle macabre et se sont aperçus que le squelette de Senebkay racontait une histoire. L’histoire d’un massacre.
Leurs travaux ne sont pas encore publiés mais le Conseil suprême des Antiquités égyptiennes vient d’en révéler la teneur. Josef Wegner, l’archéologue de l’université de Pennsylvanie qui a dirigé les travaux ayant mené à la découverte du tombeau, a confié l’analyse des ossements à deux anthropologues de la Rowan University (New Jersey), Jane Hill et Maria Rosado. Celles-ci ont tout d’abord constaté que Senebkay était probablement décédé à l’approche de la quarantaine. Surtout, les chercheuses ont comptabilisé un total de 18 marques de traumatismes sur les os. A l’exception de l’un d’entre eux, tous semblaient dater du même moment et disaient que l’organisme du roi n’était pas allé plus loin : rien, en effet, n’indiquait que le corps ait commencé avec eux le moindre processus de guérison…
De toute évidence, ceux qui ont attaqué Senebkay ne lui ont laissé aucune chance. “Cela semble très brutal, a résumé Josef Wegner pour le National Geographic. Il a probablement été submergé par des assaillants qui l’ont mis en pièces.” Curieusement, le corps du pharaon compte de nombreuses blessures dans le bas du corps (pieds, cheville, genou), ce qui a permis aux chercheurs d’élaborer le scénario suivant. Selon toute vraisemblance, Senebkay était à cheval lors de l’attaque, ce qui explique le schéma des traumatismes : les jambes étaient les plus accessibles à ses agresseurs. Cette hypothèse est “confortée” par le fait que l’étude des fémurs et du bassin a montré que le pharaon était doté d’une musculature importante à ce niveau et devait monter beaucoup. La Deuxième période intermédiaire est d’ailleurs celle où le cheval a été introduit en Egypte comme monture de guerre.
Voici, selon la reconstitution des chercheurs, comment l’attaque a pu se dérouler. Les premiers coups ont touché le bas du corps. La blessure à la cheville, très profonde, a dû entraîner une grosse perte de sang. Le pharaon a aussi des traces de coups dans le bas du dos, donnés alors qu’il était en position assise. Une fois Senebkay arraché à son cheval, les assaillants changent de cible et visent la tête. Trois blessures importantes sont ainsi répertoriées sur le crâne. On peut encore y “lire” la taille et la courbure de la lame des haches de guerre utilisées à l’époque. La scène a dû être d’une violence inouïe. Maria Rosado a précisé à El Mundo que le coup porté “sur le devant de la tête a complètement enfoncé l’os”, un coup probablement fatal.
On devine le comment. Reste à savoir le “par qui ?”. Ce qui peut passer par le “où ?”. Josef Wegner explique que l’étude de la dépouille de Senebkay “suggère que sa mort s’est produite loin du lieu de ses funérailles à Abydos”. Le corps ne semble pas avoir été momifié immédiatement après le décès, ce qui laisse supposer qu’il a d’abord fallu le rapatrier. Senebkay était-il engagé dans une guerre, au nord, contre les Hyksos ? Ou bien, au contraire, se battait-il au sud, étant donné qu’on a la trace, à une époque qui correspond à celle de son règne, d’une tentative de pénétration en Haute Egypte d’une armée venue de Nubie ? Reste enfin la possibilité d’un conflit avec Thèbes… Comme c’est si souvent le cas en science, une découverte provoque une rafale de nouvelles questions. Josef Wegner et ses collègues espèrent que la fouille des autres tombes royales qu’ils ont identifiées dans le même secteur que celle de Senebkay permettront d’en savoir plus sur cette dynastie méconnue et de lever une partie du mystère sur celui qui détient désormais le titre de plus ancien pharaon connu mort au combat.