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Adieu, ambassadeur des pauvres

5 Décembre 2013 2:13 pm

Ahmed Fouad Negm, à propos duquel le poète français Louis Aragon disait qu’il y a en lui une force à faire tomber les tours, vient de nous quitter. Il rejoint l’éternité aux côtés de son camarade le Cheikh Imam. Mais comme a écrit le poète disparu : « Tant que le convoi avance les yeux ouverts, grands ouverts, il saura trouver son chemin. »

Les peuples arabes sont en deuil. L’Égypte déplore la disparition du poète Ahmed Fouad Negm, symbole de la poésie arabe engagée et critique acerbe des régimes successifs dans son pays. Il s’est éteint mardi dernier à l’âge de 84 ans, à son domicile au Caire. Il a succombé à une grave et longue maladie. Des dizaines de personnes ont assisté au Caire aux funérailles de celui qui était considéré comme le Pionnier du poème engagé qu’il écrivait en dialecte égyptien. Chantre des opprimés en Egypte, Negm était surnommé “le poète des pauvres”. Il était connu pour son sens de l’humour et son langage vif et irrévérencieux, à l’égard de la politique comme de la religion.
 
Ses textes ont été portés par le luth et la voix d’un autre grand artiste engagé égyptien, Cheikh Imam. Ensemble, ils ont formé un duo contestataire d’une grande influence dans le monde arabe. Les poèmes de l’un et la musique de l’autre ont éveillé la conscience d’une jeunesse arabe désorientée, notamment après la défaite de la Guerre des Six jours en 1967.
Apparition en public en France
Quand le chanteur aveugle Cheikh Imam, après des années d’interdiction de se produire en public et de séjours en prison, a pu faire entendre sa voix pour la première fois hors d’Égypte, c’est en compagnie du poète Ahmed Fouad Negm qu’il va le faire en France et à Nanterre, à la Maison de la culture, dirigée à l’époque par Raoul Sangla. C’était en 1981.
Tour à tour gouailleuse, goguenarde, moqueuse, tendue, enflammée et pathétique, une voix âpre au timbre inimitable irrésistible. Le Cheikh Imam interpréta les chansons qu’il a lui-même composées sur les paroles d’Ahmed Fouad Negm : des textes qui expriment les revendications des déshérités, de ceux qui ont faim, de ceux qui subissent l’oppression. La voix rauque de Cheikh Imam et les résonances de son luth, dès 1973, ont porté les poèmes de Negm dans le ciel. Une amitié légendaire avait réuni les deux hommes malgré leurs tendances idéologiques différentes.
On se rappellera toujours de ce poème, célèbre dans le monde arabe et ailleurs et qui commence par “quand le soleil se noie…”, composé dans les années 1970, et qui n’a été mis en musique par Cheikh Imam qu’en 1973. Ainsi, il servait d’ouverture à tous les concerts de Cheikh Imam:
« Quand le soleil se noie dans une mer de brume,
Quand une vague de nuit déferle sur le monde,
Quand la vue s’est éteinte dans les yeux et les cœurs,
Quand ton chemin se perd comme dans un labyrinthe,
Toi qui erres et qui cherches et qui comprends,
Tu n’as plus d’autre guide que les yeux des mots. »
 
Une vie dédiée à la justice
Ahmed Fouad Negm est né en 1929 dans la province d’al-Charqiya, dans le delta du Nil. A l’image de nombreux artistes contestataires, le poète a passé 18 années de sa vie derrière les barreaux où il a commencé à écrire ses poèmes à la plume engagée, connus à travers tout le monde arabe, critiquant ouvertement et de façon sarcastique les dirigeants arabes, irritaient les différents pouvoirs qui se sont succédés à la tête de l’Egypte. Tous les chefs d’Etat, notamment depuis la guerre israélo-arabe de 1967, donc depuis Gamal Abdel Nasser jusqu’au président islamiste Mohamed Morsi destitué début juillet, ont été une source d’inspiration pour le grand poète.
Même s’il était très célèbre, le poète vivait simplement, dans l’un des quartiers les plus pauvres du Caire.
Critique envers tous les régimes qui se sont succédés en Égypte, Ahmed Fouad Negm ne s’est réconcilié avec aucun d’eux.
Ses critiques virulentes envers les dictatures arabes lui ont coûté 18 années de prison au total, au cours desquelles il n’a pas arrêté d’écrire. Il sera relâché en 1981, après l’assassinat du président Anouar Al Sadate, qui le surnommait “le poète indécent”. Assoiffé de liberté et de justice, c’était un grand admirateur de Che Guevara, à qui il a dédié un poème devenu très célèbre, “Guevara mat” (Guevara est mort).
Lors des 18 jours de manifestations qui ont mis fin à trois décennies de présidence de Hosni Moubarak, Ahmed Fouad Negm s’était rendu sur l’emblématique place Tahrir du Caire, acclamé par une foule qui chantait et récitait ses poèmes. Poète ayant inspiré “des millions d’Egyptiens et d’Arabes”, les appelant à “aimer l’équité et à haïr l’injustice” à travers son œuvre, écoutée dans tous les mouvements contestataires arabes, notamment de la jeunesse, depuis les années 1970.
On se souvient de son poème dédié à la mémoire de l’opposant tunisien tué par des extrémistes intitulé “Au fasciste assassin de Chokri Belaid”:
Tue Chokri! tue Gabeur!
Supplicie Gondi! Scalpe Sableur!
Remplis de chiens et de militaires la terre!
Chaque fois que tu coupes une gorge
Pour la relève du révolutionnaire tombé
la terre enfante mille révolutionnaires.
Lors de son dernier passage télévisé avant sa mort, Negm s’est dit confiant dans l’avenir de son pays. “L’Égypte est malade mais ne mourra jamais”, a-t-il déclaré.
En 2013 il avait reçu  le “Grand Prix Prince Claus” décerné aux Pays-Bas.