Thomas Cook, l’extraordinaire histoire du premier agent du voyage au monde

07-10-2019 03:43 PM


Thomas Cook, l'extraordinaire histoire du premier agent du voyage au monde

Derrière le nom du voyagiste britannique, qui a annoncé sa faillite lundi 23 septembre, se cache un pionnier au destin hors normes. Une biographie inédite parue chez Robert Laffont en 2018, «Thomas Cook, l’inventeur des voyages», cosignée par Béatrix de l’Aulnoit et Philippe Alexandre, lui rend hommage.

Un pionnier méconnu se cache derrière le nom de ce géant du tourisme organisé, dont la déclaration de faillite affole la planète voyages. Car faute d’avoir trouvé les fonds nécessaires à sa survie, sa disparition subite déclenche le rapatriement sans précédent de 600.000 clients en vacances dans le monde, dont 150.000 Britanniques, 140.000 Allemands et quelque 10.000 Français. Le groupe a-t-il mal appréhendé les mutations numériques du tournant du siècle, qui bouleversent l’industrie du tourisme aujourd’hui, avec des Airbnb qui concurrencent les hôteliers, des low costs qui volent des parts de marché aux compagnies traditionnelles, des voyageurs qui organisent eux-mêmes leurs vacances en ligne?

Né le 22 novembre 1808 à Melbourne, au nord de Londres, il est âgé de 33 ans quand il organise son premier voyage de groupe: la venue en train de Leicester à Loughborough (16 km) de 570 militants se rendant à un meeting antialcoolique. Le tourisme n’est pas son métier. Cook n’est même pas allé à l’école. Apprenti menuisier à l’âge de 14 ans, c’est en militant lui-même contre l’alcoolisme qui ravage alors l’Angleterre qu’il a imaginé ce périple. Mais quatre ans plus tard, le philanthrope organise en commerçant une excursion à Liverpool pour 1.200 clients et publie, chose inédite, une brochure de voyages.

Dès lors, plus rien ne l’arrête. En 1851, il lance la première revue de tourisme, “The Excursionist”. Puis il construit son propre hôtel en 1854 à Leicester, tenu par son épouse. Le premier Cook’s Tour s’ébranle sur le continent en 1855, c’est une croisière sur le Bas-Rhin avec pré-acheminement au départ de Bruxelles. De là au «package dynamique», il n’y a qu’un pas qu’il franchit en 1863. Parti en repérage à Paris il en revient en effet cette année-là si conquis qu’il négocie un tarif avec la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest et lance, une nouvelle formule de Cook’s Tour: un package bateau + train + hôtel dans un «billet circulaire» permettant aux touristes de voyager seuls et à leur rythme…

Les Anglais adorent dans The Excursionist de Thomas Cook ce message «so british» d’autosatisfaction. En matière de goût et de courtoisie, ils pouvaient apprendre beaucoup des Français mais, sur certaines questions de moralité, ils avaient aussi pas mal de suggestions à leur faire. Thomas Cook juge vulgaire le french cancan en pleine mode. L’essor du train ravive son goût pour les sommets, Saint-Moritz, Zermatt, Chamonix qui n’est pas encore française. Il vante les charmes des Alpes en été, scelle des accords avec les chemins de fer français, suisses, italiens, booste l’hôtellerie alpine.

Son histoire se lit comme un roman d’aventures dans la biographie de Béatrix de l’Aulnoit et Philippe Alexandre, «Thomas Cook, 1808-1892, L’inventeur des voyages», publiée aux éditions Robert Laffont en 2018. La quatrième de couverture donne le ton de l’épopée: Quand Jules Verne publie, en 1872, son Tour du monde en 80 jours, les Anglais lisent dans le Times le récit du vrai voyage de Thomas Cook, parti deux mois plus tôt pour son premier tour du monde organisé.

Lui, qui n’a jamais étudié autre chose que la Bible, veut éduquer les Anglais qui n’ont jamais pu aller à l’école en leur faisant connaître la Terre et ses habitants. Les femmes se ruent sur ses voyages pour tous, qui les émancipent des carcans de la société victorienne. Le Premier Ministre libéral de l’époque, William Gladstone, qualifie même son entreprise de «grande contribution aux progrès de l’humanité».

Globe-trotter, son objectif est d’ouvrir des routes de tourisme. L’Europe est pour lui trop petite. Il ira jusqu’en Inde, jusqu’en Australie, jusqu’en Palestine où il vivra avec ferveur la Passion du Christ. Cook a la conviction que ces tours du monde deviendront rapidement la distraction populaire et instructive pour ceux qui ont assez de temps et d’argent.

En 1865, face à l’exigence croissante de services de sa clientèle, il ouvre la première agence à son nom, Thomas Cook, sur Fleet Street à Londres, donnant naissance au métier d’agent de voyages. La même année, il s’émerveille du confort des trains américains, sans compartiments comme en Europe mais avec des fauteuils pivotants qui facilitent les rencontres et les conversations. Seule leur lenteur l’exaspère.

Et puis, l’Égypte le met sur la roue de la fortune. En 1869, l’ouverture du canal de Suez est célébrée en présence des représentants des puissances coloniales et de l’aristocratie européennes. À cette occasion, Thomas Cook fait affréter deux bateaux de croisière selon la formule combinée du voyage en groupe et du traveler check. Outre la littérature et les ouvrages consacrés au voyage en Orient, les événements publics de type exposition universelle contribuent à façonner les imaginaires des candidats au voyage durant la seconde moitié du XIXe siècle. La première participation de l’Égypte en 1867 à l’exposition universelle de Paris fait connaître au monde occidental les trésors d’une civilisation ancienne aux fondements de l’histoire de l’humanité. L’agence Thomas Cook est à ce titre, à partir de 1869, un acteur majeur de la mise en tourisme de l’Égypte. Est-ce une simple occurrence de dates, entre le premier voyage organisé par Thomas Cook et l’inauguration du canal de Suez ?

En 1870, Thomas Cook devient l’agent exclusif du sultan d’Égypte pour les croisières sur le Nil. Sur ses bateaux, les poignées en laiton sont faites d’or et les ponts balayés à la plume d’autruche. Ses palaces flottants attirent toute l’aristocratie d’Europe et les riches américains.

Le développement de l’agence dans les deux décennies qui suivent démontre que son rôle et ses ambitions dépassent le simple secteur touristique et sont étroitement liés aux intérêts de l’empire britannique dans le pays. Louxor, ancienne capitale thébaine, devient l’étape incontournable de la croisière sur le Nil. En deux décennies, le village construit au cœur du temple de Louxor s’étend hors les murs et devient une ville cosmopolite où se rencontre chaque hiver la bonne société européenne. La transformation est particulièrement radicale et la géographie des lieux est littéralement bouleversée, d’une part par les programmes de fouilles archéologiques, d’autre part par le développement concomitant du tourisme.

L’Égypte, avec ses 8,5 millions de touristes en 2005, représentait une part résiduelle du flux touristique mondial et un marché plus que marginal pour la compagnie Thomas Cook. À l’occasion, le rôle de l’agence dans l’histoire moderne de l’ancienne capitale thébaine et dans celle du tourisme en Égypte est rappelé à ses représentants locaux, sans pour autant susciter de grands émois ou même encore d’intérêt marketing.

L’agence tient sa réputation de son sérieux et de cette compétence à faire vivre des expériences extraordinaires. Les touristes Cook rentrent intarissables et reviennent chaque année plus nombreux. La presse internationale en fait l’éloge. Dans ses colonnes, Le Figaro lui consacre le 25 août 1881, à la faveur de l’ouverture de sa première agence à Paris, un long article qui commence ainsi: «On n’a pas encore en France une idée très précise de l’utilité de l’agence Cook. Je crois rendre un véritable service à nos lecteurs en résumant les avantages incontestables de cette institution».

A sa mort, en 1892, à l’âge de 82 ans, Thomas Cook laisse un empire où officient son fils John et ses trois petits-fils Frank, Ernest et Bert. En 1928, la page familiale est tournée quand les petits-enfants vendent l’agence à la Compagnie belge des wagons-lits et des grands express européens, qui prend alors le nom de Wagons-Lits/Cook. Le nom de l’inventeur des voyages n’est pas près de s’éteindre. Un nom dont l’ouvrage, à la Fédération Nationale d’Achats des Cadres (Fnac), se vend au rayon «Histoire»

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