Hommage au « Voltaire du Nil » Albert Cossery

23-06-2018 04:44 PM


Hommage au « Voltaire du Nil » Albert Cossery

A l’occasion de la disparition d’Albert Cossery le 22 juin 2008, l’Institut français d’Égypte commémore aujourd’hui et demain l’écrivain égyptien de langue française. Le programme des deux soirées permet d’évoquer à la fois l’itinéraire atypique de ce “mendiant magnifique”, et les résonances et reflets de sa philosophie, éloge du dénuement et de l’oisiveté, dans la société et la littérature égyptiennes d’aujourd’hui.

Ce dimanche 24 juin, à partir de 18h est présenté un programme en trois actes à l’Institut français d’Égypte à Mounira :
Dans le cadre du cycle de conférences Midan Mounira, Irène Fenoglio, directrice de recherche émérite au CNRS, auteure d’une thèse sur Albert Cossery, propose une réflexion sur la façon dont la production culturelle francophone des années 1850-1960 contribue à la constitution de notre savoir sur l’Égypte moderne.
Dans cette conférence intitulée “La langue française en Égypte (1850-1960) – Traces et héritage d’une richesse multiculturelle et émancipatrice”, Irène Fenoglio présente une analyse comparée de l’œuvre de Ahmed Rassim et de celle d’Albert Cossery, deux visions de la société égyptienne, deux usages de la langue française.
A l’issue de la conférence, dans le jardin de l’Institut, autour d’une réception en l’honneur des invités, Joëlle Losfeld, Irène Fenoglio, Catherine Farhi et Christophe Ayad, le public est convié à l’inauguration d’une petite exposition consacrée à Albert Cossery, présentant notamment des photographies, des manuscrits, des cahiers de notes, des éditions originales des romans de l’écrivain.
L’Institut français d’Égypte a également conçu une brochure sur “Le Caire d’Albert Cossery”, présentant un texte de Pierre Gazio illustré par des photographies d’archives, une petite publication..
Ensuite est présenté à l’auditorium le film “Mendiants et Orgueilleux” (1991), de la réalisatrice Asma El Bakri, adapté du roman éponyme d’Albert Cossery.

Mendiants et Orgueilleux a été en partie inspiré par la vie réelle de l’écrivain égyptien Foulad Yegen, qui suivra une pente dangereuse, et fatale, vers l’alcool et les drogues. Il constitue également par certains aspects une forme d’autobiographie romancée d’Albert Cossery quant au renoncement d’un lettré aisé à faire de l’argent en décrivant la misère qui l’entoure sans la vivre lui-même. Il est généralement considéré comme l’un des romans majeurs de l’écrivain – voire son « son chef-d’œuvre » –, a reçu un large accueil auprès du public et fut retenu dans la liste finale pour le prix Goncourt l’année de sa parution. Il marque aussi les débuts de l’utilisation de la forme du conte philosophique qui imprégnera toute la suite de l’œuvre littéraire d’Albert Cossery.

Demain, à partir de 19h à Townhouse Rawabet aura lieu la suite du programme de cette commémoration d’Albert Cossery.

Il est bon de savoir qu’Albert Cossery, auteur égyptien de langue française, est né au Caire le 3 novembre 1913, dans une famille bourgeoise originaire de Damiette. Formé dans des écoles françaises du Caire (le Collège des Frères de la Salle à Daher, puis le Lycée français de Bab al-Louq), Albert Cossery a été très tôt, dès l’âge de dix ans, initié à la littérature française, qui lui inspirera d’écrire lui-même.

En 1936, ses premières nouvelles paraissent en français dans des revues cairotes, puis sont réunies, en 1940, en un volume intitulé “Les Hommes oubliés de Dieu”, publié avec l’aide de Henry Miller qu’il a rencontré peu de temps auparavant aux États-Unis.
En 1945, il débarque à Paris, où il s’éprend de la vie bohème et nocturne, et où il fréquente les seules personnes avec lesquelles il prenait plaisir à “s’amuser” : les Albert Camus, Jean Genet, Queneau, Juliette Gréco, Giacometti, Boris Vian, Sartre, Mouloudji…
En 1947, il publie “La Maison de la mort certaine” (ouvrage déjà paru en 1942 au Caire), puis “Les fainéants dans la vallée fertile” (1948) qui dépeint une famille dont la paresse est cultivée comme un art de vivre.
Écrits exclusivement en français, presque tous les romans d’Albert Cossery ont pour cadre l’Égypte et, pour héros, des personnages hauts en couleurs, issus du “petit peuple”, les seuls “vrais aristocrates”. L’auteur manie l’ironie, jamais synonyme de cynisme, teintée d’un réalisme critique sur la société et sur les êtres humains en général. Il ne pouvait pas écrire une phrase si elle ne contient pas une dose de rébellion. Sinon elle ne l’intéressait pas. Il était toujours indigné de tout ce qu’il voyait.
Il pensait qu’un écrivain qui ne critique pas, qui n’a pas de sens critique, n’est pas un écrivain ; c’est un monsieur qui écrit un monde merveilleux.
Ainsi paraîtront “Mendiants et orgueilleux” (1955), son chef-d’œuvre, “La Violence et la dérision” (1964), “Un complot de saltimbanques” (1975), “Une ambition dans le désert” (1984).
Après “Les Couleurs de l’infamie” (1999), Albert Cossery déclare vouloir mettre fin à sa carrière d’écrivain, avec sans doute le secret espoir de retourner vers son Égypte natale.
Plusieurs récompenses consacrent cet écrivain hors normes : en 1990, le Grand Prix de la Francophonie décerné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre ; en 1995, le Grand Prix Audiberti ; en 2000, le prix Méditerranée pour “Les Couleurs de l’infamie”.
Deux de ses romans (“Les Couleurs de l’infamie” et “Mendiants et orgueilleux”) ont fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée sous le crayon de Guy Nadaud dit Golo. “Mendiants et orgueilleux” a été par ailleurs adapté deux fois au cinéma, ainsi que “La Violence et la Dérision”.
Surnommé le « Voltaire du Nil » pour son ironie à l’égard des puissants, il a rendu hommage aux humbles et aux inadaptés de son enfance cairote et fait l’éloge d’une forme de paresse et de simplicité très éloignées des canons de la société contemporaine occidentale.

Mais en réalité, du cœur de cette vie se dégage une autre vérité : Cet oriental splendide, qui traitait la langue française comme nul autre, aimait à rappeler qu’un écrivain est d’abord un artiste. Ce qu’il fut profondément en toutes choses.

Dans ses livres, Albert Cossery exalte la vie en Orient comme il la mène à Paris : il faut rire et jouir de l’existence, se libérer de toute forme de possession ou d’aliénation. Albert Cossery est un écrivain rare : il n’a pas publié plus d’un roman par décennie. Chacun de ses livres est un joyau célébrant en français le mode de vie oriental, l’Égypte des pauvres, qui cultivent, avec beaucoup d’humour, une certaine forme de sagesse, celle qu’il pratiquait lui-même dans le Paris de Saint-Germain-des-Prés.

Il s’est un peu inspiré de sa famille. Son père ne travaillait pas, ouvrait l’œil à midi. Lui-même, sauf pour l’école, il ne s’est jamais levé aux aurores… Cette vie, il l’évoque dans Les Fainéants dans la vallée fertile : autobiographique, ce récit à la fois comique et tragique met en scène une famille aisée dont aucun des membres ne travaille et qui passe l’essentiel de son temps à dormir. En effet, élevé dans une famille où personne ne travaille (son père est rentier et de sa mère, on sait juste qu’elle est illettrée), Cossery n’a lui-même pratiquement jamais travaillé : Son père et son grand-père n’ont jamais travaillé. Ils n’étaient pas riches, mais les terres qu’ils possédaient leur permettaient de vivre bien.

L’œuvre d’Albert Cossery a également inspiré de nombreux artistes (écrivains, chansonniers, danseurs et chorégraphes, photographes, metteurs en scènes…), ainsi que des étudiants et chercheurs (huit thèses et mémoires soutenus en France).

Sa devise était : « Une ligne par jour ». Parce qu’elle devait être porteuse d’ « une densité qui percute et assassine à chaque nouveau mot».

Jusqu’à sa mort, il vivait dans cette petite chambre d’où il sortait chaque jour à 14h30, habillé comme un nabab, costumes le plus souvent ocres, jaunes, chemises, cravates et pochette assorties.

Souvent, l’après-midi, il se rendait au Chai de l’Abbaye, célèbre brasserie de la rue de Buci, d’où il peut observer durant des heures, le regard acéré, le spectacle de la vie. Il considère l’écrivain comme « celui qui va au marché, qui regarde partout, qui ne vend rien, qui n’achète rien et s’en va en emportant tout ».

Il meurt le 22 Juin 2008, à l’âge de 95 ans, dans la même chambre d’hôtel qu’il occupait depuis 1945, à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il part, ne laissant pour tout bien qu’une valise, tout juste quelques habits empruntés, et la petite dizaine d’ouvrages qu’il a écrits au gré d’une lente, très lente maturation. Il repose depuis le 2 juillet 2008 au cimetière du Montparnasse, dans la 13e division, non loin du philosophe Cioran.

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