Kravchenko dénonce le système stalinien

22-09-2017 08:18 AM


Kravchenko dénonce le système stalinien

Le 24 janvier 1949, à Paris, devant le tribunal correctionnel, débute un procès retentissant. Il oppose le dissident soviétique Viktor Kravchenko aux communistes français, représentés par André Wurmser, directeur de l’hebdomadaire Les lettres françaises.
L’hebdomadaire communiste l’a accusé d’être un agent de la CIA américaine, dans un article publié le 13 novembre 1947 dans un article signé Sim Thomas et écrit par André Ullmann.

Un dissident communiste trop parfait

Viktor Kravchenko est né en 1905 dans un ménage ouvrier près de Dnipropetrovsk (Ukraine). Son père, actif militant socialiste, est emprisonné par la police secrète du tsar, l’Okhrana. Mais quand survient la Révolution d’Octobre, il dédaigne de rejoindre les rangs des bolchéviques.
Son fils accomplit de bonnes études, devient un membre exemplaire des Komsomol (Jeunesses communistes), effectue un stage dans une usine, va servir dans l’Armée rouge aux confins de la Perse, enfin est sélectionné pour suivre des études d’ingénieur à l’Institut de technologie de Dnipropetrovsk. Ce parcours exemplaire l’amène à participer à la « dékoulakisation » d’un village ukrainien avant de diriger dans les années 1930 un combinat métallurgique à Nikopol, dans le Donbass. Il échappe alors à plusieurs reprises aux « purges » par lesquelles Staline se débarrasse de la vieille garde bolchévique et des militants trop sincères pour les remplacer par des apparitckiki plus dociles.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient commissaire politique avec le grade de capitaine et de hautes responsabilités dans l’industrie de guerre. Envoyé à Washington, à la Chambre de Commerce soviétique, où il côtoie d’autres cadres supérieurs comme lui en mission secrète, il se résout à demander l’asile politique en avril 1944, en pleine guerre mondiale, à un moment où les nécessités de la guerre obligent les Anglo-Saxons et les Soviétiques à une solidarité sans faille.
Deux ans plus tard, en 1946, après la chute du nazisme et alors que la « guerre froide » fait craindre un nouveau conflit entre les anciens alliés, Viktor Andreïvitch Kravchenko publie sa biographie en 600 pages, en anglais traduit du russe, sous le titre : I chose Freedom.
Elle est traduite en français dès le début de l’année suivante sous le titre : J’ai choisi la liberté, La vie publique et privée d’un haut fonctionnaire soviétique. C’est immédiatement un succès mondial (400 000 exemplaires vendus rien qu’en France).
Ce succès de librairie n’a rien pour surprendre car l’ouvrage est passionnant et bien écrit, quoique prétendent les éditeurs qui le présentent comme le témoignage brut de fonderie d’un simple ingénieur communiste. On a peine à croire que celui-ci ne se soit pas fait assister par quelques bonnes « plumes », y compris dans la restitution de ses longs échanges avec ses maîtresses, ses amis et ses adversaires.
Le témoignage retrace trois décennies de bolchévisme à travers le regard d’un militant exemplaire qui finit par douter et rompre avec le régime. Il épargne singulièrement Lénine et fait porter tout le poids des horreurs soviétiques sur Staline.
Le tournant est le discours de juin 1931 par lequel le Vojd (« Guide ») annonce une « libéralisation » de l’économie avec la fin de l’égalitarisme socialiste, la rémunération des ouvriers aux pièces etc. Kravchenko témoigne à travers quelques belles pages du fossé qui se creuse alors dans son usine entre les ouvriers et les novi baari (« nouveaux seigneurs ») que sont devenus les cadres.
En 1935, tout s’aggrave avec la propagande autour du prétendu exploit du mineur Stakhanov. Tous les ouvriers sont invités à s’aligner sur lui. Dans le même temps, l’assassinat de Kirov, un proche de Staline, a offert à celui-ci un prétexte pour engager de grands procès contre ses opposants réels ou supposés.
Par un singulier miracle ou une exceptionnelle force de caractère au service d’une morale supérieure, Viktor Kravchenko va franchir toutes ces épreuves sans avoir à se salir les mains. Même en mission dans un village ukrainien, il trouve moyen de protéger les paysans tout en réalisant les objectifs de production qui lui ont été imposés.
Tant de constance dans la vertu et la résistance laisse dubitatif. Il n’en reste pas moins que la réalité exposée en toile de fond par le dissident s’avère parfaitement conforme à ce que l’on sait aujourd’hui du régime soviétique.
Aussi l’opinion publique française et occidentale, sollicitée par le procès intenté par Les Lettres françaises, va-t-elle très vite s’écharper entre d’un côté un personnage arrogant et imbu de lui-même, de l’autre une réalité que mettront en lumière des témoins plus humbles et plus sincères.

Procès en sorcellerie

Le procès parisien, passionnément couvert par la presse, se solde le 4 avril 1949, au bout de deux mois et dix-huit audiences, par une victoire de Kravchenko et de son avocat Georges Izard, qui ont pu appeler à la barre des témoins convaincants qui ont exposé la réalité du système soviétique, les purges, la terreur et l’arbitraire, les camps de travail et la torture.
Les plaignants ont quant à eux rameuté le ban et l’arrière-ban de l’intelligentsia française.
Des personnalités aussi réputées que le Prix Nobel Frédéric Joliot-Curie ou les intellectuels Louis Aragon, Julien Benda, Jean Cassou, Paul Eluard, Roger Garaudy, Elsa Triolet, Tristan Tzara ou encore Vercors sont venus dire à la barre le dégoût que leur inspirait l’accusé et leur admiration pour Staline, qui a vaincu Hitler et le nazisme.
Emmanuel d’Astier de la Vigerie, grand résistant, fondateur de Libération-Sud et co-auteur du Chant des Partisans, ministre à la Libération, déclare sans ambages que Kravchenko aurait mérité d’être fusillé.
S’en tenant aux faits, le tribunal a finalement débouté les plaignants et condamné André Wurmser et Les Lettres françaises à cent mille francs de dommages et intérêts pour diffamation (une sanction plus tard revue à la baisse).

La vérité au bout de la plume

Le jugement n’a pas totalement convaincu l’opinion pour autant. Le livre de Kravchenko suscite l’indignation chez les communistes français. Ces derniers préfèrent à tout prendre des injustices faites à des individus au renoncement à leur combat aux côtés de Staline et du prolétariat !
Les militants de gauche les mieux intentionnés voient dans le témoignage de Kravchenko une dénonciation du « stalinisme » et interprètent celui-ci comme une excroissance monstrueuse du communisme théorisé par Marx et mis en oeuvre par Lénine (et Trotski). La mort de Staline en 1953 et la dénonciation de ses crimes par Khrouchtchev en 1956 vont donner de la consistance à cette thèse et assurer trois décennies de survie au régime.
Il faudra attendre un quart de siècle et la publication en 1973 de L’Archipel du Goulag par Alexandre Soljenitsyne pour que la vérité sur le régime soviétique s’impose enfin. Comme Kravchenko, Soljenitsyne est un ancien scientifique communiste et stalinien. Très tôt passé par les camps, il tire de son expérience des récits poignants, pétris par un grand talent littéraire et surtout pénétrés de l’humanité qui fait défaut au témoignage de Kravchenko.
Quand paraît en France L’Archipel du Goulag, l’univers soviétique tremble déjà sur ses bases. L’historien Alain Besançon dissèque ses faiblesses congénitales dans plusieurs essais et articles et, deux ans plus tard, le jeune chercheur Emmanuel Todd prédit dans La Chute finale sa disparition à l’horizon de quinze ans. Les dirigeants du Parti communiste français commencent alors à prendre leurs distances avec Moscou. Se présentant comme la principale force d’opposition au grand patronat, ils continueront néanmoins jusqu’au milieu des années 1980 de rallier un électeur français sur cinq.

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