«Trop de tensions intercommunautaires»

15-12-2011 09:06 AM


INTERVIEW – Hossam Bahgat est musulman et directeur de l’Initiative égyptienne pour les droits de l’homme, une ONG qui défend les droits des minorités. Après la fusillade meurtrière contre une église il y a un an à Nag Hammadi, dans le sud de l’Égypte, il avait mis en garde contre un massacre de plus grande ampleur si l’État ne prenait pas enfin le problème au sérieux. Il espère aujourd’hui une prise de conscience de la société égyptienne et propose des pistes de sortie de crise.
 
LE FIGARO. – Les coptes ont vivement réagi à l’attentat d’Alexandrie en mettant en cause le gouvernement davantage que les terroristes eux-mêmes. Comprenez-vous leur colère?
Hossam BAHGAT. – Cette colère dirigée contre l’État traduit un sentiment d’injustice, totalement fondé et ressenti depuis trop longtemps. S’ils réagissent aujourd’hui, c’est pour demander que leurs droits et leur dignité soient respectés et parce qu’ils ne veulent plus se sentir aussi vulnérables face à ce genre d’attaque. Cet attentat s’est produit dans un contexte émotionnellement chargé. Il y a quelques semaines, la police a tué deux coptes qui manifestaient contre l’arrêt de la construction d’une église à Omraneya (dans la banlieue du Caire, NDLR). On est à quelques jours du premier anniversaire de l’attaque contre l’église de Nag Hammadi, et les coptes sont furieux qu’aucun verdict n’ait encore été prononcé contre les auteurs présumés de la fusillade. Ils éprouvent aussi de la frustration après les récentes législatives qui ont vu seulement trois chrétiens élus (sur 508 députés, NDLR). De manière générale, cela a été une très mauvaise année, marquée par une hausse sans précédent des tensions intercommunautaires.
Certains commentateurs égyptiens disent craindre une guerre civile à la libanaise. A-t-on atteint un point de non-retour?
Je ne pense pas. La situation peut bien sûr encore se détériorer, mais j’espère que l’attentat d’Alexandrie va faire prendre conscience aux Égyptiens du danger du communautarisme. Dans une certaine mesure, l’Égypte a la chance que les problèmes confessionnels soient un phénomène assez récent (il a débuté dans les années 1970, avec la réislamisation du pays impulsée par le président Anouar el-Sadate, NDLR) et qu’ils ne sont pas encore trop profondément enracinés. La violence reste l’exception, pas la règle, et, dans la vie courante, la plupart des musulmans et des coptes vivent bien ensemble. Mais il y a urgence à regarder le problème en face, et il faut pour cela un changement d’attitude de la société comme du gouvernement.
Par où commencer?
Par un changement de politique. L’attentat qui s’est produit à Alexandrie est très différent, dans sa nature, des affrontements interconfessionnels habituels, et il nécessite une réponse adaptée. Mais ce qui se passe aujourd’hui est aussi le résultat de la mauvaise réaction des autorités après l’attaque de Nag Hammadi. L’État a insisté pour la présenter comme un acte criminel isolé, il a bâclé l’enquête, et le fait que le procès n’a toujours pas abouti a fait passer le message qu’il ne prenait pas les choses au sérieux. Le gouvernement a, plus largement, laissé se développer un sentiment d’impunité en refusant souvent de traduire en justice les auteurs d’agressions. Cette logique doit changer. Il ne suffit plus d’invoquer l’unité nationale. Il faut organiser des procès, infliger des sanctions exemplaires et dédommager les victimes.
Cela suffirait-il à rétablir la confiance?
Pour cela, il faudrait adopter également des mesures préventives, qui peuvent produire des résultats à moyen terme: bannir les propos haineux des discours politiques et, dans les médias, supprimer les discriminations contre les chrétiens dans les programmes scolaires et enseigner au contraire les principes de l’égalité des citoyens et de la coexistence pacifique. Ce n’est qu’à ce prix que l’Égypte pourra inverser la tendance.


 

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