L’Egypte divisée entre la Constitution et les élections législatives

15-12-2011 09:07 AM

Abdel Massih Felli


 


 


Que devient l’Égypte cinq mois après sa révolution et le départ de Moubarak? Le pays semble encore en état d’apesanteurو sans nouvelles institutions, avec un gouvernement de transition faible et un Conseil suprême des forces armées (CSFA) poursuit ses consultations pour prendre le pouls de la population. Plus sérieusement, cette indécision politique qui a saisi l’Égypte provient largement de l’absence de consensus sur la marche politique à suivre. Un phénomène apparemment guère exceptionnel au lendemain d’une révolution. Concrètement, le Conseil suprême des forces armées a annoncé l’organisation d’élections législatives en septembre prochain, suscitant l’inquiétude des Égyptiens qui veulent un État moderne et démocratique. Car les nouveaux partis (ils sont une soixantaine à demander leur légalisation) n’auront pas le temps de se faire connaître de la population avant le scrutin. Ceux-ci souhaitent donc que cette consultation électorale soit repoussée. Elle sera importante, car les élus devront choisir en leur sein le comité chargé de rédiger une nouvelle constitution.


Les forces politiques s’allient
Dans ce contexte, dix-huit partis, rassemblés autour du Parti de la liberté et de la justice (issu des Frères musulmans) se sont accordés sur une plateforme commune en vue des prochaines législatives, pour l’établissement d’un “Etat démocratique et égalitaire”. Parmi ces formations politiques, dont certaines n’ont pas encore été légalisées, figurent le Wafd (libéral), le Tagammou (gauche) et Al-Nour (salafiste), ont indiqué la confrérie sur son site internet et l’agence officielle MENA. Ces partis vont élaborer “un projet de loi électorale pour les législatives garantissant une plus large représentation des partis et des forces politiques” afin de le présenter au Conseil suprême des forces armées, qui dirige le pays depuis la chute du régime de Moubarak le 11 février. Ils se sont également engagés à poursuivre les discussions en vue de listes électorales communes. Parmi les principes communs figurent “la liberté de croyance et de culte, la liberté d’expression et des médias, l’indépendance de la justice, un système économique fondé sur la justice sociale et la transmission du pouvoir par le biais d’élections libres et transparentes”.


Report des législatives
Les législatives sont prévues en septembre mais de nombreuses voix se sont élevées pour réclamer leur report. Plusieurs groupes et personnalités se sont inquiétés du fait qu’un scrutin en septembre pourrait voir les Frères musulmans, la force politique la mieux organisée du pays, rafler la mise face à des partis laïques encore faibles ou en cours de formation. Le Premier ministre Essam Charaf a évoqué dimanche un possible report pour permettre aux partis de mieux s’organiser.
Charaf a évoqué un report des législatives prévues en septembre 2011 pour permettre aux partis de mieux s’organiser, sur fond de crainte qu’un vote dans le délai annoncé ne profite aux islamistes. Mais le courant islamiste qui part largement favori pour les élections réclame déjà un renforcement des références à l’islam dans la nouvelle Constitution et appelle, lui aussi, à un report des élections. Même si Essam Charaf a précisé que c’était le citoyen qui parlait et non le Premier ministre, ses propos sont venus renforcer le courant appelant à reporter les élections. Ce courant qui rassemble aujourd’hui une quarantaine de partis politiques laïcs et de formations libérales issues de la révolution a lancé une vaste campagne intitulée: “La Constitution d’abord”. Le courant, qui aurait déjà rassemblé trois millions de signatures, estime qu’il faut rédiger une nouvelle Constitution avant les législatives. Un courant auquel s’opposent les islamistes. Le parti Liberté et justice des Frères musulmans et Nour  des salafistes estiment, en effet, que le référendum de mars où le “oui” l’a emporté à 77% a tranché en faveur des législatives d’abord. Selon ce référendum c’est le Parlement et le Sénat qui choisiront cent personnes chargées de rédiger la nouvelle Constitution. Pour l’instant le Conseil suprême des forces armées ne s’est pas prononcé. Il a simplement indiqué que les élections auront lieu à la date prévue en septembre si les conditions sécuritaires le permettent.


Bulletin des droits
Finalement, c’est Mohamed el-Baradeï, ancien patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique, qui fait un retour sur la scène politique égyptienne et propose de mettre au point un “bill of rights”, sorte de préambule à la constitution qui déterminerait un socle de principes sur lesquels tous les Égyptiens pourraient s’entendre : création d’un État démocratique, moderne, respectant la liberté de pensée, de culte. Cette “charte” serait adoptée par référendum. L’idée fait son chemin. Les militaires attendent que les partis se mettent d’accord. Les Frères musulmans n’y seraient pas opposés.


Al-Azhar pour un Etat moderne
Il est important de noter que la prestigieuse institution sunnite d’Al-Azhar, au Caire, est entrée dans le débat sur l’Egypte post-Moubarak en se prononçant pour un Etat “démocratique moderne” et non religieux, garantissant la protection des lieux de culte des trois religions monothéistes. Le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Dr. Ahmed al-Tayyeb, a détaillé lors d’une conférence de presse retransmise à la télévision un document élaboré après plusieurs rencontres entre des intellectuels et Al-Azhar, dont le but est de définir “la relation entre l’islam et l’Etat en cette phase délicate”. Ce document soutient “l’établissement d’un Etat national constitutionnel démocratique moderne”, fondé sur la séparation des pouvoirs et garantissant l’égalité des droits entre les citoyens, selon cheikh Al-Tayyeb.
“L’islam n’a pas connu, ni dans sa civilisation ni dans son histoire, ce qui est connu dans d’autres cultures comme l’Etat religieux clérical qui a dominé les gens et dont l’humanité a souffert lors de certaines périodes de l’Histoire”, a-t-il ajouté. Le cheikh d’Al-Azhar a toutefois précisé que les principes de la charia islamique devaient rester “la source essentielle de la législation”, comme c’est le cas actuellement, et que les adeptes des autres religions monothéistes pourraient avoir recours à leurs propres tribunaux concernant les affaires de statut personnel.


Le document appelle à “la protection des lieux de culte des adeptes des trois religions monothéistes” et considère “l’incitation à la dissension confessionnelle et les appels racistes comme des crimes contre la nation”. Le document d’Al-Azhar vise notamment à éviter que le discours religieux ne soit “exploité par divers courants déviants qui pourraient brandir des slogans religieux confessionnels ou idéologiques en contradiction avec les fondements de notre nation”, a expliqué l’imam d’Al-Azhar, sans nommer ces courants.


 



 

(Visited 20 times, 1 visits today)

commentaires

commentaires